Chapitre 1 sur 3 — Prendre les standards et les indicateurs au sérieux

I. La double histoire entrecroisée des normes

Texte intégral

Les travaux que nous conduisons depuis une quinzaine d'années au sein du Centre Perelman de philosophie du droit sur les transformations du droit contemporain dans le contexte de la globalisation nous ont conduit à observer, dans les différents « chantiers » que nous avons étudié, que le droit global en construction ne se caractérise pas seulement par un changement d'échelle des règles, mais par une mutation en profondeur des formes et des procédures de régulation, ainsi de la nature même des normes en usage123. Nous avons pu constater, dans nos recherches menées selon la méthode pragmatique propre à l'École de Bruxelles4, que les règles juridiques classiques sont de plus en plus concurrencées par d'autres types de normes, en particulier les normes techniques et de gestion, qui semblent trouver, spécialement dans le contexte supra- ou transnational, un terrain d'épanouissement favorable au détriment des règles et des institutions juridiques classiques5. Il nous est dès lors apparu nécessaire et urgent de porter toute notre attention à ces « autres » formes de normativités, qui ne font pas partie du catalogue classique des sources du droit, d'en comprendre l'origine, la logique et le fonctionnement, d'étudier les manières dont elles exercent et accroissent leur emprise et entrent en relation avec les règles juridiques et les institutions politiques6.

Dans une première partie (I), nous esquisserons les grandes étapes de l'histoire entrecroisée des normes techniques et des dispositifs de gestion, qui n'est pas moins ancienne que celle des règles juridiques, afin de mieux comprendre les instruments spécifiques et les logiques spécifiques qui président à leur évolution et au déploiement de leur puissance normative7. Dans la deuxième partie (II), nous montrerons, sur la base d'exemples précis et variés, comment les normes techniques et de gestion imposent une véritable concurrence aux règles et institutions juridiques dans le contexte de la construction européenne et de la globalisation8. Enfin, dans une dernière partie (III), après avoir examiné la question de la légitimité de ces normes et leur rapport au droit, nous esquissons les grands traits d'un programme de recherche pragmatique sur la concurrence des normativités9. Mais commençons par faire connaissance avec ces formes moins familières de normes en nous interrogeant sur les raisons pour lesquelles elles ont été jusqu'ici largement méconnues par la théorie du droit.

Le vocabulaire lui-même n'est pas entièrement fixé ni dénué d'ambiguïté10. Le mot « norme » vient du latin norma, qui désigne à l'origine une équerre, tout comme regula, qui donnera « règle », désigne lui aussi l'instrument du même nom. Cependant, l'usage du mot « norme » en français est moins répandu et plus tardif que celui de « règle ». Ainsi, Canguilhem indique que « normal » ne fait son apparition qu'en 1759 et passe progressivement du vocabulaire technique dans la langue populaire en raison de l'usage qui en est fait lors de réformes dans les domaines hospitalier et scolaire (spécialement la création des « écoles normales »)11. En droit, l'usage du terme « norme » est également rare jusqu'au 19ème siècle et ne sera véritablement popularisé que par Kelsen12. Sa signification est plus large que les règles juridiques, qui ne sont qu'une variété de normes par prescription, parmi d'autres familles de normes qui s'appuient sur la convention ou l'observation de régularités13. Mais le juriste francophone contemporain utilise souvent indifféremment les termes « règles » et « normes » pour désigner les objets juridiques. Si l'anglais recourt également au mot « norm » dans un sens très large, où il entre cependant souvent une composante morale, il dispose de termes plus précis pour distinguer, d'une part, les commandements du droit (legal rules) et, d'autre part, les normes techniques (standards). Le mot anglais « standard » est d'ailleurs lui-même polysémique puisqu'il désigne à la fois la norme technique, comme la norme ISO par exemple, le modèle (de comportement ou d'un objet), l'étalon (de mesure) ou le benchmark (le niveau de référence)14. Dans la suite de ce texte, nous utiliserons, dans un souci de clarté, le terme « norme » au sens du « standard » anglais et réserverons le terme « règle » aux sources juridiques classiques.

Pendant longtemps, les juristes ont traité les normes dites « techniques », sinon avec mépris, du moins avec une certaine condescendance. Le droit constituait la seule forme de normativité à la fois légitime, en tant qu'instrument du pouvoir étatique souverain, et efficace, dès lors que seule susceptible de déclencher l'usage de la force publique. Un étudiant en droit pouvait et peut encore ne jamais entendre parler des autres sortes de normes pendant toute la durée de ses études universitaires. Parce qu'elles ne constituent pas des règles juridiques, elles ne peuvent prétendre à une place dans la majestueuse « pyramide des normes », sinon à un niveau tellement inférieur qu'elles échappent presque complètement à l'observation et à l'étude.

Pour autant le droit n'ignore pas complètement les autres normes et il peut même les entériner à l'occasion comme une forme ancillaire de normativité, déléguée et subordonnée. Ainsi, le juge, confronté à une question de responsabilité, par exemple dans un litige relatif à la construction d'un immeuble, pourra-t-il apprécier la démonstration d'une faute de l'architecte, de l'entrepreneur ou de l'un des corps de métier, par référence au respect des « règles de l'art », c'est-à-dire à la conformité par rapport aux normes techniques, examinée dans le cadre d'une expertise. Il en ira de même à peu près dans tous les domaines du droit pour apprécier le respect par un professionnel des « bonnes pratiques », y compris en matière médicale ou bien des prescriptions de sécurité, d'hygiène ou de protection de l'environnement. Le législateur lui-même, et plus souvent encore les autorités réglementaires, intégreront très régulièrement des références aux normes techniques et en imposeront le respect soit pour prolonger et compléter dans le détail la réglementation juridique, soit pour se référer aux instruments de mesure établis par ces dispositifs, pour définir par exemple un seuil tolérable en matière de bruit, d'émission de substances dangereuses ou la qualité d'un produit ou d'un service.

En réalité, lorsqu'on y songe, il n'y a guère de domaine de notre existence et de notre monde qui ne soit de part en part traversé et même saturé par les normes, qu'il s'agisse de notre corps et de notre santé, de l'économie et de nos professions, de l'environnement naturel et technologique et de notre rapport aux objets, voire même on le verra de la politique, de la justice, de l'école et même des droits de l'homme. En dépit de ce constat, que chacun peut faire et que peu songeront à contester, les normes techniques demeuraient jusqu'il y a peu le parent pauvre du champ de la théorie du droit. Comme s'il n'y avait rien ou si peu à en dire, compte tenu de leur caractère purement technique (entendez dénué d'enjeu politique) et de leur position infiniment modeste dans l'échelle des normativités. N'étant que les agents très subordonnés du droit dans le domaine de la technique, les normes techniques étaient seulement mentionnées en annexe et pour mémoire (et parfois pas du tout) dans les ouvrages de théorie du droit et de méthodologie juridique. Et il demeure aujourd'hui encore – j'en fais quotidiennement l'expérience – souvent difficile d'évoquer ou d'analyser ces formes de normativités sans se faire répliquer que « ceci n'est pas du droit » et que dès lors il conviendrait, sinon de ne pas s'y intéresser du tout, du moins de ne pas y consacrer trop d'énergie et le temps précieux que le juriste accorde à l'examen des « sources » officielles. Tout au plus, les plus ouverts accepteront-ils de ranger ces normes techniques dans la catégorie résiduaire et vague de « soft law », ce droit souple ou mou, sorte de débarras toujours plus encombré et impénétrable à mesure qu'on y range davantage d'objets hétéroclites, dont le juriste ne sait que faire, et qui ressemble au « bric-à-brac » méprisé (mais trésor caché !) du cousin Pons de Balzac.

En dépit de leur emprise croissante, les normes techniques occupent un territoire peu ou mal exploré, celui des objets normatifs non identifiés15. Elles figurent l'impensé de la théorie du droit classique, mais aussi des réflexions, des discours et des pratiques politiques et sociales, qui continuent de mettre au premier plan la loi, les règles juridiques, la justice et les droits. La cause en est probablement cette position ancillaire, subordonnée, périphérique qu'occupent les normes dans la théorie du droit et l'organigramme politico-juridique du pouvoir et de ses instruments. On peut toutefois se demander si cette extraordinaire discrétion des normes, qui contraste singulièrement avec leur omniprésence et leur caractère indispensable au fonctionnement de la société moderne, ne tient pas à une cause plus profonde, qui a partie liée avec l'ontologie de la Modernité et l'étanchéité des catégories qu'elle découpe entre les êtres.

Comme l'a bien montré Bruno Latour dans son essai Nous n'avons jamais été modernes, ce qu'il appelle « la Constitution moderne » a inventé et imposé une summa divisio des êtres en deux domaines étrangers l'un à l'autre : la nature et la culture16. À cette division

correspondent les deux grandes catégories d'êtres : les objets (de science) d'un côté et les sujets (de droit) de l'autre17. Chacun des deux domaines est soumis à un gouvernement spécifique : celui de la science pour les objets ; celui de la politique pour les sujets. Dans cet empire divisé, le sens antique du mot « loi », qui gouvernait pour les Anciens à la fois l'ordre du monde et celui de la cité, se dénoue et n'est plus compris que comme une homonymie vide. D'un côté, les lois scientifiques rendent compte de la régularité des phénomènes observés, calculés et expérimentés ; de l'autre, les lois humaines désignent les actes de volonté par lesquels le pouvoir politique façonne et organise la société des hommes18.

L'effet de cette grande division ontologique est d'interdire les médiations entre les objets et les sujets. Pour l'ontologie moderne, on est soit une personne, soit une chose, tertium non datur et l'on doit être traité comme tel. Cette frontière est non seulement de fait, mais de droit. Ainsi, chez Kant, les deux domaines, celui du « ciel étoilé au-dessus de moi » et de « la loi morale en moi » déterminent deux territoires contigus mais étanches de la raison (théorique et pratique)19. L'impératif catégorique commande de toujours traiter un « être raisonnable » (c'est-à-dire une personne) comme une « fin en soi » et jamais comme un « moyen », c'est-à-dire ne pas le traiter en objet, de ne pas l'instrumentaliser. Et Habermas reprendra, après l'horreur absolue d'Auschwitz qui manifeste la monstruosité inhumaine d'un « traitement » technique et managérial de la destruction des êtres humains, cette exigence morale de tenir la raison techniciste la plus éloignée possible de la délibération libre des hommes20.

Or, et c'est ici que la réflexion de Latour se révèle la plus pertinente et la plus utile, cette dichotomie étanche des personnes et des choses n'a pas pour effet de supprimer les hybrides21. Elle donne lieu, chez les penseurs des Lumières, tantôt à une chasse aux hybrides qu'il convient de purifier, tantôt à une sorte de refoulement qui conduit à un complet aveuglement à leur endroit. Ainsi, loin de les faire disparaître, cette dichotomie a seulement pour effet « de rendre invisible, impensable, irreprésentable le travail de médiation qui assemble les hybrides »22. De sorte qu'à l'intersection des catégories étanches de sujet et d'objet, les hybrides invisibles prolifèrent23 et saturent progressivement l'interstice jusqu'à faire exploser les catégories de l'ontologie moderne et à mettre en crise la Modernité elle-même24.

L'analyse de Latour a le mérite de nous faire comprendre à la fois le succès des normes et le silence qui les entoure. Les normes techniques sont en effet une sorte de législation hybride, qui assure une forme de médiation entre les lois scientifiques et les règles juridiques. Prenons les exemples d'une norme de bruit, du taux acceptable de dyoxine dans le lait ou de la composition imposée pour tel alliage métallique. Il s'agit à chaque fois de normes réglementaires de type juridique, par lesquels l'autorité politique impose un certain comportement aux destinataires. Mais, à chaque fois aussi, cette règle prend sa source dans des observations scientifiques qui ont mis en évidence, par des expérimentations spécifiques, le niveau où le bruit provoque des souffrances ou des lésions de l'appareil auditif, le niveau de concentration à partir duquel la dyoxine est toxique pour l'organisme humain, le seuil de résistance et le point de rupture d'un matériau.

Nos conceptions classiques peinent à expliquer, voire passent sous silence cette transition de l'éprouvette à l'appareil institutionnel, cette médiation entre l'expertise du laboratoire et les votes du parlement. On préfère souvent continuer à séparer, selon la bonne vieille constitution moderne, d'un côté, les normes techniques qui déterminent la fabrication, la circulation et l'administration des choses et, de l'autre, les règles juridiques qui déterminent les comportements et les rapports entre les hommes. Pourtant, cette distinction, si elle a jamais fait sens, devient intenable lorsque les « choses » que l'on prétend administrer ne sont plus des produits, mais des services, c'est-à-dire des activités humaines, et que les normes techniques se transforment en normes de gestion et en outils de management. Si l'on veut mieux comprendre ces normes, appréhender leur logique propre et leurs instruments en tant que tels et non toujours par référence exclusive aux règles du droit, il faut commencer par leur ménager une place, les faire exister en racontant leur histoire et en considérant leur évolution.

Disons-le cependant d'entrée : il n'est pas possible d'écrire l'histoire des normes, car elle n'est rien d'autre que l'histoire de la culture elle-même25. La culture est un tissu de normes ; du moins, c'est l'un de ses principaux constituants. Qu'est-ce que le langage, l'écriture26 ou le système numérique sinon des normes ?27 De même, l'ensemble des institutions, des conventions et des mesures qui règlent nos vies.

Mais si l'on ne peut isoler les normes dans la culture, du moins pouvons-nous identifier les dispositifs de normalisation, par le moyen desquels des normes sont artificiellement fabriquées, mises en place et parviennent à s'imposer. Ces normes synthétiques requièrent une forme de savoir et nécessitent le recours à des techniques, à une forme d'ingénierie d'un genre spécifique.

Même ainsi limitée, cette histoire remontera à la plus haute Antiquité. Si les historiens du droit commencent souvent leurs récits avec la stèle d'Hammurabi28, les historiens des normes techniques ne sont pas en reste et peuvent lui opposer la statue d'un autre roi mésopotamien, plus ancienne de plusieurs siècles : « On peut voir au Musée du Louvre, écrivait ainsi M. Ponthière, la statue du roi de Chaldée Goudéa, qui vécut 3000 ans avant Jésus-Christ. Ses genoux sont entourés de tableaux de chiffres, probablement des normes de construction. Au bas se trouve une règle d'environ 27 centimètres, graduée en divisions de 17 millimètres, qui était le mètre des charpentiers et des maçons de ce temps-là. Goudéa l'avait homologué »29.

L'histoire des normes est double. Ou plutôt, notre Modernité − dont il n'est pas si aisé de se déprendre − nous la fait voir double. Nous proposons d'en esquisser ici quelques grandes étapes, en nous situant de part et d'autre de la frontière des êtres. Il s'agira donc de raconter, d'une part, la standardisation des choses (les normes techniques) et, d'autre part, la conduite des hommes et des populations (les dispositifs de gestion). Ces deux histoires, on l'aura compris, ne sont séparées que par un effet d'optique ; en réalité, leurs fils s'entrecroisent et se mêlent. La norme, contrairement à la règle, s'embarrasse peu de distinguer les hommes et les choses. Comme l'écrit Georges Canguilhem, dans son ouvrage précurseur sur Le normal et le pathologique, « à un moment donné l'expérience de la normalisation ne se divise pas, en projet du moins »30. Et il en donne comme exemple les normes morphologiques militaires de la fin de l'Ancien Régime, qui traitent en même temps des hommes et des chevaux31. On pourrait y ajouter la Charte de l'industrie de Colbert, dont les 59 articles règlent tout aussi bien les conditions d'entrée et l'écolage des travailleurs que les tailles et qualités des fils, laines et tissus à fabriquer32. Bien plus, nous verrons que depuis quelques décennies, les normes techniques (des choses) et les dispositifs de management (des hommes) tendent à nouveau à se confondre et à conjuguer leur puissance. Aussi nos deux histoires entrecroisées finiront par n'en former qu'une seule.

A. La normalisation technique

Chez tous les peuples bâtisseurs, on retrouve des traces de la normalisation des matériaux, depuis les briques, pierres et ornements normalisés des premières villes d'Assyrie, de Mésopotamie et des pyramides de l'Egypte33 jusqu'aux cathédrales gothiques de l'Europe du Nord34. On trouve également des signes de la normalisation dans les proportions des bâtiments, comme le fameux nombre d'or ou les dimensions du temple de Salomon35. D'autres normes organisent très tôt les réseaux de communication, comme les pigeons voyageurs messagers de l'ancienne Chine, les canalisations d'eau36 ou les fameuses voies romaines si précisément réglementées quant à leur construction et à leur circulation ou leur entretien37. Plus généralement, nombre de structures chez les peuples anciens ou dits « primitifs » règlent de manière normalisée l'échange et la circulation des signes, des biens et des personnes, comme l'a si bien montré Claude Levi Strauss38.

Qu'il s'agisse des civilisations anciennes, des peuples dits sans histoire ou des États modernes, les dispositifs de normalisation

s'attachent non seulement aux moyens et aux règles de l'échange, mais également à ses termes mêmes. La monnaie en constitue l'exemple le plus typique et le plus important39, mais aussi l'établissement et le contrôle d'étalons de mesures40, depuis le contrôle des poids et mesures des foires de commerce jusqu'au triomphe du système métrique au moment de la Révolution française41. La normalisation permet également le repérage et l'identification des personnes et des biens par l'uniformisation progressive et de plus en plus en précise de la mesure du temps et de la localisation de l'espace, ce dernier au moyen de l'arpentage et du cadastre, du méridien et à présent du GPS ; mais aussi par l'assignation des noms, de l'identité, des dénominations et beaucoup plus largement par la normalisation de la langue et de ses modalités, l'écriture, l'orthographe, etc. Autant de normes de base, qui concernent indifféremment, on l'aura noté au passage, les personnes et les choses, et qui assurent une forme de quadrillage du monde et des êtres, animés ou non, une forme de langage commun et de soubassement nécessaire aux normes techniques et managériales dont nous allons à présent traiter.

Les normes techniques accompagnent l'industrie, qui assure la fabrication des choses. Elles servent à expliquer, à transmettre et souvent à prescrire la manière de fabriquer un objet : ses constituants, ses dimensions et autres spécificités et qualités, les étapes de sa réalisation et les procédés à mettre en œuvre pour y parvenir correctement. Il est probable qu'on les retrouve, sous une forme ou une autre, dans tout système de production organisée. Les normes sont ainsi très présentes dans le système des corporations qui se met en place en Europe dès l'époque médiévale. Notons déjà qu'elles y assurent des fonctions d'ordres multiples : technique bien sûr ; mais aussi pédagogique, puisqu'elles sont enseignées aux apprentis ; commerciale en tant qu'elles déterminent les spécificités et qualités des produits mis sur le marché et en assurent l'uniformité ; sociale puisque les conditions de fabrication déterminent les conditions du travail ; économique dès lors que le régime normatif encadre le monopole d'une corporation sur une activité ; et de pouvoir puisque les normes fixent les règles des rapports entre les maîtres et ceux qui travaillent sous leur autorité.

On sait que Colbert reprendra ses instruments au service d'une politique économique d'État en généralisant les corporations à tous les secteurs d'activité et en développant minutieusement les normes d'industrie, lesquelles feront l'objet de pas moins de 32 règlements et 150 édits42. Ces normes étaient obligatoires et leur respect contrôlés par un corps d'inspecteurs, qui a également pour fonctionner de dresser des statistiques, et dont l'office perdurera jusqu'à la fin de l'Ancien Régime43. Leur violation était publiquement sanctionnée : « tout produit non conforme aux normes sera attaché à un poteau haut de neuf pieds affichant le nom du producteur et hissé sur la place centrale ; 48 heures plus tard, les produits seront détruits et brûlés ; en cas de récidive, le marchand sera condamné à passer deux heures dans le joug, exposé sur la place centrale »44.

Le « colbertisme » sera, comme on sait, dénoncé par les libéraux comme une forme de dirigisme économique et la Révolution française mettra à bas le système des corporations. Mais il n'en va pas de même des normes techniques, qui poursuivent, sous une autre forme, leur petit bonhomme de chemin et passent même carrément la vitesse supérieure à la faveur des révolutions industrielles du 19e siècle. Celles-ci opèrent à la fois une accélération de l'innovation technologique et une intensification de la division du travail. Chacun de ces deux éléments nécessite de formuler de manière plus systématique, organisée et abstraite les paramètres et les modalités de la production. D'une part, l'innovation technologique rend les processus de production plus complexes et accélère le rythme des modifications de ceux-ci. Il n'est plus possible de compter sur la transmission progressive des règles de l'art par la tradition et l'observation de la pratique, ni même par le moyen de l'écolage. Il faut expliquer les nouvelles techniques de fabrication, non plus seulement par l'exemple et le modèle, mais par le moyen de documents qui développent toutes les explications et les illustrations graphiques utiles45. Le brevet nous en donne une illustration exemplaire.

L'intensification de la division du travail, si elle produit, comme on le verra bientôt, des conséquences majeures sur les normes de conduite des travailleurs, impose également le recours à des formes standardisées et donc normalisées de production46. En effet, si la production d'un objet complexe n'est plus assuré par un seul individu ni même une équipe responsable de toutes les étapes de la fabrication, mais qu'elle est répartie entre plusieurs équipes différentes, voire entre plusieurs usines ou plusieurs fabricants, établis le cas échéant dans des régions ou des pays différents, il importe au plus au moins que ces différents producteurs puissent s'ajuster correctement les uns aux autres. Pour le dire autrement, on conçoit qu'un apprentissage fondé sur l'observation et la reproduction des pratiques et des usages ne suffise plus lorsque, d'une part, il faut modifier fréquemment l'art et la manière de faire et, d'autre part, on ne peut plus communiquer directement avec ceux avec qui il faut pourtant se coordonner. L'apprentissage par l'usage suppose une certaine permanence dans le temps, l'unité de lieu et la répétition des actions. Lorsque le temps se fragmente sous la pression de l'accélération des changements et les lieux se dispersent par l'effet de la division des tâches, la norme technique documentaire prend logiquement le relais de l'usage. Tout comme, dans le domaine juridique, la loi remplace progressivement la coutume lorsque la société moderne se transforme et que l'État étend la juridiction du pouvoir.

Mais poursuivons le cours de notre histoire. La division du travail pose donc la question de l'ajustement, ce qui conduit logiquement au calibrage. Ce type de normalisation industrielle avait été anticipé, dans le domaine militaire, dès la seconde moitié du 18e siècle avec Vallières qui avait prescrit l'unification des diamètres des « bouches à feu » pour faciliter l'approvisionnement en projectiles47. Dans le domaine civil, le problème classique de l'ajustement de la vis et de l'écrou, dit plus techniquement la question du filetage des vis, va donner lieu d'abord à des normes d'usine, très insuffisantes pour les utilisateurs, puis à des normes nationales, fixées au Royaume-Uni dès 1841 et au niveau international par l'adoption d'un système international (S.I.) en 1894, lors du Congrès de Zurich48. Plus généralement se pose le problème de la fabrication et de la commercialisation des pièces de rechange, nécessaires à la maintenance et à la réparation des machines complexes. Plus fondamentalement encore, la deuxième révolution industrielle, celle du chemin de fer et de l'électricité va poser avec une acuité accrue le problème de l'opérabilité, dès lors que les appareils complexes, comme les trains ou les ustensiles électriques, doivent pour fonctionner s'adapter à des réseaux (ferroviaires ou de distribution d'eau, de gaz et d'électricité), puis d'interopérabilité afin que les réseaux des multiples compagnies de chemin de fer ou de distribution d'eau, de gaz et d'électricité, puissent s'interconnecter, comme on dit aujourd'hui pour l'Internet et les réseaux de télécommunication. L'unification de l'espacement des rails, des attelages de wagons et des systèmes de freins intervenait ainsi en Angleterre dès 1846.

Jusqu'ici, du moins depuis la révolution industrielle, la norme technique est donc une technique par lequel l'ingénieur s'adresse à d'autres ingénieurs ou aux chefs d'ateliers qui dirigent la fabrication des produits et le fonctionnement des machines. La commercialisation d'appareils branchés sur les réseaux de distribution de gaz et d'électricité va cependant faire évoluer la destination de la norme et par là-même sa signification. L'installation de l'eau et du gaz « à tous les étages », avant l'électricité, a représenté un progrès majeur dans le confort de l'habitat urbain à partir de la fin du 19e siècle. Cependant, comme nous l'avons appris depuis, le progrès ne va pas sans risque ni sans danger, en particulier dans le domaine des appareils de chauffage. Les usagers, que l'on n'appelait pas encore des « consommateurs », se voyaient proposer toutes sortes d'appareils et convecteurs de qualité et de fiabilité très variables49. Les accidents n'étaient pas rares et de grande conséquence puisqu'il pouvait en résulter non seulement l'intoxication des personnes, mais aussi des explosions soufflant l'ensemble de l'immeuble, sinon le pâté de maisons. Dans le contexte embryonnaire de notre « société du risque »50, les compagnies du gaz sont alors intervenues pour indiquer non seulement aux fabricants de ces appareils les prescriptions à respecter, mais aussi pour informer le public des appareils conformes à ses prescriptions et dont elle recommandait l'achat51. Leurs fabricants purent apposer sur ceux-ci la marque de cette attestation de conformité. On trouve ici l'un des exemples, en France, de l'apparition et bientôt de la généralisation, à l'ère de la société industrielle en train de devenir également société de consommation, d'une technique appelé à un rôle majeur dans les dispositifs de normalisation contemporains : le « label ».

En quoi le label constitue-t-il un tournant décisif dans l'histoire contemporaine de la normalisation ? Après tout, la pratique qui consiste à marquer une chose pour en indiquer l'origine, en garantir la qualité, voire la sécurité est extrêmement ancienne. Le poinçon de l'ébéniste, la marque lapidaire du tailleur de pierres et la signature du peintre nous en donnent des exemples anciens et familiers, certainement pas uniques. Cependant, le label n'est pas la marque. Si la marque peut aussi fonctionner comme un signe d'origine, de qualité et de sécurité communiqué au public, le label (au sens courant de l'usage de ce mot en Français) a ceci de spécifique que, même

lorsqu'il est apposé par le fabriquant lui-même, de sa propre initiative et sous sa responsabilité52, il fait référence non à l'identité du producteur, mais affirme la conformité du produit à des prescriptions, à un cahier des charges, brefs à une norme extérieure, qui n'est pas propre au fabriquant, mais commune à un produit ou une gamme de produits. Si bien qu'avec le label, c'est la norme elle-même qui est exhibée et publiée. Le label indique la conformité de la chose à une norme. Elle l'indique de manière simple et visible, généralement par un signe aisément reconnaissable, une forme de logo. Si le label exprime ainsi la norme de manière simplifiée, c'est bien sûr parce qu'il n'a pas ici pour objet d'expliquer dans le détail comment fabriquer l'appareil ni même à quelles prescriptions il doit répondre ou quelles performances il doit accomplir. Dans le label, la communication de la norme ne s'adresse pas au spécialiste, mais au public, au consommateur, auquel il a pour objet d'indiquer que le produit est bon et sûr car il répond à un certain nombre de conditions que le destinataire ne connaît pas, mais auxquelles on pourra néanmoins remonter en cas de problème. Avec le label donc, la norme technique quitte les lieux austères et professionnels du bureau d'étude, du laboratoire, de l'usine et entre, sous le feu des projecteurs, de plein pied dans la vie publique, à l'instar de la marque et avec les mêmes potentialités.

Mais ce n'est pas tout. Le label est un bien plus que le signe extérieur de la norme. Il est la pointe émergée, mais aussi le point d'ancrage d'un dispositif complexe qui tend à intégrer dans une filière unique ou cohérente plusieurs techniques opérant à différents stades de la normalisation. Comme nous le révèle déjà l'exemple des appareils de chauffage (et le phénomène ne va faire que s'amplifier), le label présuppose en effet logiquement (mais pas toujours effectivement) non seulement la norme qu'il indique, mais aussi un processus de vérification du respect de cette norme. Cette vérification, qui s'appelle la « certification » du produit, sera confiée à un tiers indépendant, qui sera lui-même « accrédité » pour remplir cette mission. La certification s'intègre ainsi au dispositif de la normalisation industrielle, encore qu'elle trouve son origine ailleurs, dans le domaine de l'assurance. L'histoire du Bureau Veritas, probablement l'un des plus anciens bureaux de certification, nous pemet d'en comprendre le cheminement. Cet organisme français, qui perdure jusqu'à aujourd'hui comme un leader dans le domaine de la certification, avait été fondé à Anvers en 1828 dans le but d'évaluer, à l'intention des compagnies d'assurance maritime, les risques de naufrage des bâteaux. Elle cotait ainsi plusieurs milliers de navires en leur attribuant l'une des trois notes de son système d'évaluation (1/3, 2/3 et 3/3), ce qui influençait le montant de la prime, voire déterminait l'assurabilité du risque. Sorte d'agence de notation avant la lettre, le bureau fut rapidement conduit à étendre et modifier son activité en examinant, pour le compte des assurances, que les navires assurés respectaient bien les normes de sécurité imposées par celles-ci et à le certifier en qualité de « témoin ». Le succès fut tel que la compagnie s'établit à Paris dès 1833 et élargit ensuite ses activités de certification aux autres modes de transport (aériens et routiers), puis à tous les domaines53.

Dans la perspective du label, c'est donc l'ensemble d'une chaîne de confiance --- laquelle comme chacun sait est basée sur le contrôle --- qui se met en place et parcourt, à l'instar de la filière juridique et judiciaire, mais suivant des modalités et des formes très différentes, l'ensemble des étapes qui vont de l'édiction de la norme à la vérification de son respect effectif et à la sanction de ses éventuelles violations54. Cette institutionnalisation verticale, mais décentralisée de la normalisation se déroule simultanément à une autre intégration institutionnelle, horizontale celle-là, qui s'élargit, en fonction des besoins de coordination, au fur et à mesure de l'extension des filières de production, de distribution et des marchés. Les « normes d'usine », créées par l'entreprise elle-même et appliquées en son sein pour les produits de sa marque, laissent progressivement la place à des normes de secteur et à des associations professionnelles, regroupant des catégories d'ingénieurs, qui les élaborent et les administrent à un niveau national. Les Anglais s'organisent les premiers en fondant en 1901, à l'initiative de l'Institut des ingénieurs civils, l'Engineering Standards Committee, qui se charge de la normalisation dans le domaine mécanique55. En France, de manière peu surprenante, c'est l'industrie électrique qui ouvre la marche en 1907, suivie dès l'année suivante par le chemin de fer56. Aux États-Unis, plusieurs centaines d'associations privées sectorielles de ce type perdurent jusqu'à aujourd'hui et jouent un rôle actif dans l'émission de standards57.

Cependant, les États ne restent pas inactifs. Ils prennent conscience de l'importance de la standardisation à l'occasion du premier conflit mondial et de l'industrialisation de l'économie de guerre et suscitent la création d'organismes nationaux de normalisation publics, privés ou mixtes58. Les Pays-Bas, pays neutre mais grand fournisseur de matériel aux belligérants, créent le premier institut national de normalisation, bientôt suivis par l'Allemagne en 1917, et par les États-Unis en 1918. Les associations d'ingénieurs civils, électriques, mécaniques et miniers s'y fédèrent avec l'association pour les tests et matériaux (ASTM), rejoints par les ministères de la guerre, de la marine et du commerce, pour fonder l'American Engineering Standard Committee (AESC)59, devenu depuis l'American Standards National Institute (ANSI)60. Tous les pays industrialisés suivent rapidement le mouvement dont la Belgique, avec l'Association belge de standardisation en 191961, et la France avec l'Association française de normalisation (Afnor), créée en 1926. À cette date, 19 pays possèdent désormais des organismes nationaux de normalisation.

Outre ces instituts qui fonctionnent de manière plus ou moins autonome, les États développent une véritable politique de normalisation, qui constitue désormais l'un des instruments de leur politique et industrielle. C'est bien sûr le cas des États qui fonctionnent selon un système d'économie dirigée ou planifiée ou encore corporatiste, comme les régimes fascistes et les pays communistes, avec d'abord la Russie, puis l'URSS et la Chine, qui va développer un effort gigantesque en matière de normalisation62. Mais les États industriels capitalistes ne sont pas en reste. Les États-Unis en particulier ont ainsi créé, de manière extrêmement précoce, dès 1901, un bureau national des standards au sein de leur ministère du Commerce, qui existe toujours aujourd'hui sous le nom de National Institute for Standards and Technology (NIST). Cette administration publique développe une véritable stratégie économique globale en matière de standardisation. Elle compte environ 5.500 collaborateurs pour un budget annuel qui avoisine le milliard d'euros63. En réalité, la normalisation n'est pas de gauche ou de droite, collectiviste ou capitaliste. Plutôt, elle participe à tous les types de systèmes des sociétés industrielles, moyennant des modalités d'organisation et des contraintes différentes, mais sous des formes finalement similaires et qui parviennent d'ailleurs à se coordonner. La normalisation technique constitue en bref une composante essentielle au fonctionnement de nos sociétés et économies contemporaines complexes.

Le mouvement d'institutionnalisation de la normalisation se prolonge ensuite par leur fédération au niveau international. Le secteur électronique, encore lui, en est le pionnier en créant, dès 1906, la commission électrotechnique internationale (CEI), qui existe toujours et a publié plus de 6000 normes dans le souci d'assurer l'uniformisation de la technologie, l'interopérabilité des réseaux, la qualité et la sécurité des matériaux et des installations. D'autres normes internationales sont établies de manière sectorielle dans le domaine des télécommunications et de l'Internet, de l'alimentation et de la santé. Toutefois, comme au plan national, un système institutionnel intégré a été en outre développé par la fédération des organismes nationaux de normalisation. L'Association internationale de standardisation est créée en 1926. Néanmoins, en dépit de son nom et de son siège, établi à New-York, l'association coordonne en pratique principalement les pays d'Europe continentale, c'est-à-dire les pays du système métrique. Le monde britanique, celui des « inch countries » y est peu actif, à l'instar des États-Unis, qui rejoignent l'association à la veille du crack de 1929 mais auront ensuite d'autres préoccupations économiques. L'œuvre de coordination internationale demeurera en définitive très limitée, même si elle réalise notamment la standardisation des formats du papier (A4, etc.)64. Il est au passage assez intrigant de constater que la fameuse division entre les pays de common law et de civil law, qui structure et sépare le monde des règles de droit, se redouble à peu près exactement, dans le monde de la mesure (primordiale à l'époque pour les normes techniques), avec le clivage entre les pays du pouce et ceux du mètre. Cependant, alors qu'en droit, la common law livre une concurrence sévère au droit civil dans le monde postcolonial de l'après-guerre, la rationalisation française du système de poids et de mesures, le kilo et le mètre, appuyé sur le système décimal65, s'imposera quant à elle comme unité de mesure standard internationale.

Pendant la seconde guerre mondiale, l'AIS est mise en hibernation en Suisse. Cependant, le conflit provoque une fois de plus une intervention accrue des États et une intensification du processus. Dès 1943, les Alliés créent le comité des Nations-Unies pour la coordination des standards66 et préparent intensivement la création d'une nouvelle institution. L'ISO, créée en 1947, jouera un rôle moteur décisif dans la normalisation globale et accompagnera l'évolution et l'extension du domaine des normes, tandis que la construction européenne donne également lieu à la création d'institutions de normalisation intégrées, qui seront investies d'une fonction essentielle pour l'établissement et le fonctionnement du marché unique67.

Concomittament à cette construction institutionnelle, les normes elles-mêmes poursuivent leur évolution en s'adaptant aux changements et aux besoins de l'économie. Nous avons vu comment les préoccupations de sécurité ont modifié, avec le label, la signalisation et la fonction de la norme. Elles contribuent également bien sûr à l'évolution de leur contenu : aux normes de spécification des produits, s'ajoutent désormais des normes de performance. Ces dernières ne déterminent plus les mesures des objets ou leurs conditions de fabrication, mais les qualités qu'on est en droit d'attendre d'eux. L'importance et le domaine de ces normes de qualité ne vont cesser de croître, d'autant qu'elles accompagnent les nouvelles préoccupations dominantes de la production industrielle moderne. Après la seconde guerre mondiale, l'obsession du rendement est relayée par celle de la qualité, qui vise à produire à destination de marchés mieux approvisionnés, mais plus exigeants, non pas un plus grand nombre d'objets, mais des objets de meilleure qualité, sans vice ni défaillance.

Cette nouvelle préoccupation donne lieu à d'importantes innovations sur les sites de production où une nouvelle génération de managers introduit la politique de la « qualité totale », du « zéro défaut » et ses différents instruments : les cercles de qualité, les inspections et tests, etc. Pour garantir la sortie d'un produit de qualité, il faut analyser et améliorer toutes les étapes du processus de production, qui sont examinées à la loupe. Ainsi se produit un nouveau virage décisif dans le domaine de la normalisation : la procéduralisation des normes. Aux normes de produits, qui portent sur les outputs de la chaîne de production, s'ajoutent désormais les normes de process, qui vont spécifier, dans un souci de qualité, des exigences d'organisation qui visent l'activité productive elle-même. Ici encore, on sera intrigué de constater un parallèle remarquable avec le mouvement contemporain de procéduralisation des normes dans les domaines moral, politique et juridique, qui a été théorisé dans la mouvance de Jürgen Habermas et de l'École de Francfort. Les normes de process, à la différence des normes de performance, garantissent la qualité du produit non pas directement, mais à travers la qualité du processus de production qui a permis sa fabrication. Elles vont donner lieu à la célèbre série de normes ISO 9000, de même qu'ultérieurement à la série ISO 14000 en matière de gestion environnementale (traitement des déchets, prévention de la population, substances dangereuses et toxiques, etc.). Ce sont des normes qui assurent, à l'intention des clients et partenaires, la qualité du système d'organisation et de gestion de l'entreprise. Il s'agit en réalité de normes de management qui, à la faveur de la procéduralisation, ont effectué leur jonction avec les normes techniques et vont désormais pouvoir fusionner ou intégrer leurs structures et leurs instruments.

B. Les normes de gestion

Il nous faut à ce stade interrompre le cours de notre récit et effectuer un retour dans le temps pour considérer brièvement l'autre versant de l'histoire des normes, celle des instruments et des dispositifs qui gèrent, organisent et dirigent les conduites des êtres humains

et des populations. Cette histoire est parallèle à celle de la standardisation technique et il faudrait la débuter elle aussi à la naissance des premières civilisations, à leurs activités et à leurs ouvrages. Rappelons-nous qu'il ne s'agit en réalité que d'une seule et même histoire que seule le strabisme divergent de l'ontologie moderne nous a empêchés jusqu'ici de contempler dans un même plan. Si on se limite à l'histoire moderne, nous sommes grandement aidés par les travaux bien connus de Michel Foucault dans Surveiller et punir68 et La volonté de savoir69, mais par ses cours au Collège de France et ses interventions sur la biopolitique70. Cette histoire, que Foucault fait débuter au 18e siècle, à la fin de l'Ancien régime, s'il est permis de la synthétiser ici à l'extrême, se déroule elle-aussi sur deux niveaux : un niveau macro, celui de la biopolitique, qui gère les populations, et un niveau de mise en œuvre de cette politique, celui des institutions disciplinaires, qui forment, surveillent et dirigent au plus près les individus. La biopolitique traduit une nouvelle conception du pouvoir politique, qui ne se caractérise plus par le droit de faire mourir, caractéristique de la souveraineté, mais par le souci de faire vivre et prospérer la population et l'économie. Cette politique de développement (dont nous avons vu avec le Colbertisme l'impact en termes de normalisation technique) enrichit la panoplie des instruments du pouvoir, notamment par le perfectionnement des techniques de dénombrement et d'enregistrement et par le développement des outils mathématiques et statistiques, qui sont à l'origine de la naissance de nouvelles normes, comme les taux de mortalité ou le niveau de vie et d'activité, le rendement des populations71 ainsi que, plus récemment, Gouverner par les nombres : l'argument statistique II, Paris, Presses de l'École des Mines, 2008.]. Au niveau institutionnel, Foucault concentre son étude sur les lieux d'enfermement comme la caserne, l'école, l'atelier et bien sûr la prison, où s'expérimentent de nouvelles technologies d'un pouvoir disséminé qui tend moins à réprimer qu'à dresser et corriger les corps et les esprits afin de les discipliner, c'est-à-dire d'ajuster parfaitement les comportements et les performances des uns et des autres aux tâches spécifiques qui leur sont assignées par l'institution.

Au sein de l'atelier, que les révolutions industrielles sont en train de transformer en manufacture puis en gigantesque usine, la division du travail, dont nous avons vu comment elle accentuait le besoin de normalisation technique, renforce et généralise le dispositif du travail à la chaîne. Cette chaîne ne remplit pas seulement la fonction d'accroître le rendement par la division des tâches, mais également d'attacher le travailleur à son poste et à lui imprimer le rythme de son travail, comme le Charlot des Temps modernes en a si durablement imprimé l'image dans notre mémoire collective. Lors de la deuxième révolution industrielle, l'industrie automobile naissante érige, avec Henri Ford et Louis Renault notamment, la chaîne en véritable modèle de production. L'organisation de ce travail divisé devient l'objet d'une nouvelle discipline, le management, qui prétend avec l'ingénieur Frederick Taylor au titre de science72. Il s'agit de décomposer le processus de production en étapes simples ; de déterminer, pour chaque étape, le meilleur geste à accomplir ; de mesurer les performances en les chronométrant et de les améliorer en supprimant tous les gestes inutiles (c'est-à-dire sans valeur ajoutée) ; d'exercer la main d'œuvre à l'exécution correcte de ces gestes et de l'inciter à l'obéissance et au rendement en déterminant des critères de rémunération adéquats.

Comme nous l'avons vu, le souci de la qualité des produits l'emportera progressivement sur la course exclusive à la productivité. Dès 1924, le mathématicien américain Walter Shewhart invente, au sein des laboratoires de la compagnie des téléphones Bell, une méthode de contrôle de la qualité qui repose sur des outils statistiques, le recours systématique aux graphiques et trouve une source d'inspiration dans la sémiotique de Charles Sanders Peirce, le philosophe fondateur du pragmatisme. Le statisticien William Deming applique sa méthode à la fabrication de munitions pendant la seconde guerre mondiale. Après la guerre, Shewhart, Deming et d'autres sont appelés au Japon, qui fait de l'amélioration de la qualité un impératif national dans la politique économique de reconstruction du pays. Le « fordisme » laisse place au « toyotisme » comme modèle de production et d'organisation du travail, dont l'ingénieur industriel Taiichi Ohno formule les règles et les techniques dans les années soixante73. Parallèlement, la politique de la qualité se développe, se diffuse et se généralise aux États-Unis, où elle génère des institutions spécifiques, comme les cercles de qualité par exemple. Ce modèle ne se transfère que tardivement en Europe, principalement par le moyen de la normalisation et de la certification de la série de normes ISO9000, à partir des années 1990.

Ce tournant de la qualité, dont nous avons déjà vu qu'il avait profondément influencé l'évolution de la normalisation technique, par la création d'un nouveau type de normes, d'une nouvelle fonction assignée à la norme, manifestée par le label, et du développement de la filière de la certification, est donc également à l'origine d'évolutions très importantes dans le domaine de la gestion. Celles-ci se manifestent notamment par l'invention de nouvelles techniques et instruments de contrôle, que l'on désignera sous le terme de « nouveau management ». Si l'efficacité est l'objectif cardinal de la normalisation, la qualité est le concept opératoire qui ouvre de nouveaux territoires et de nouvelles ambitions à la normalisation contemporaine, dans le même temps où elle permet la fusion des normes techniques et managériales. Dès lors, tandis que l'efficacité forme logiquement le souci premier de l'économiste et du gestionnaire, la qualité est un concept auquel doit absolument s'intéresser, aussi étrange que cela puisse paraître au premier abord, le juriste ou, si l'on préfère, le normatologue. Qu'est-ce que la qualité ? Comment oriente-t-elle l'activité, l'organisation et les comportements ? Par quels règles, moyens et procédures ? Voilà des interrogations auxquelles une théorie de la normalisation contemporaine doit chercher à répondre et qui nous en apprendrait beaucoup sur « les règles du jeu » dans le monde contemporain.

Ainsi, la qualité ne détermine pas, dans le langage managérial, des propriétés intrinsèques à l'objet produit lui-même. Elle est définie, de manière purement pragmatique, comme les attentes du client ou plus largement de l'utilisateur. L'ambition première du management de la qualité est ainsi d'orienter toute la production en fonction de la satisfaction et des besoins du client. La qualité n'est pas davantage définie de manière substantielle mais procédurale, nous l'avons vu, comme le résultat d'un processus. L'objectif est d'aboutir au « zéro défaut » en traquant tout au long des étapes de la production les causes des défaillances que l'on constate à la sortie au moment des tests, vérifications et des enquêtes de satisfaction des clients. Cette recherche suppose une analyse fine et détaillée de chaque étape des processus de l'entreprise, schématisés par exemple dans un « logigramme ». Cette analyse des processus ne se limite pas à la chaîne de production, mais étend son emprise à tous les départements de l'organisation, la distribution, le stockage, le transport, la commercialisation, le service après-vente et jusqu'à la gestion elle-même. La mesure, la rationalisation, la surveillance et le contrôle ne concernent plus seulement l'ouvrier assigné à son poste de travail, mais s'étendent aux employés et aux cadres, qui étaient jusqu'ici relativement à l'abri dans leurs bureaux et que l'on s'empresse d'ailleurs de reloger dans des « paysagers » à vocation panoptique. Le tournant de la qualité accompagne ainsi le passage d'une économie de produits à une économie de services, dans laquelle ce dont il s'agit d'assurer la qualité n'est plus une chose fabriquée, mais une prestation délivrée par un agent ou une équipe. La politique de la qualité tend ainsi vers la notion de « qualité totale »74, déjà présente dans le modèle japonais.

La qualité vise certes l'organisation intérieure en chacun de ses départements et services mais aussi l'entreprise dans le contexte de ses relations avec l'ensemble de ses parties prenantes, clients et fournisseurs, travailleurs, riverains et pouvoirs publics. Après la série des 9000, les normes ISO 14000, mises au point dans les années 2000, visent ainsi la gestion environnementale de l'entreprise, avant que la norme ISO 26000, établie en 2010, ne traite plus généralement de la gestion par l'entreprise des risques et des relations avec l'ensemble des parties prenantes dans le cadre d'une politique de responsabilité sociale.

D'autre part, si la qualité se détermine par les attentes subjectives des clients et des parties prenantes, il ne s'agit pas pour autant d'une notion évanescente. Dans l'univers du management, la qualité ne s'oppose pas à la quantité ; elle n'échappe pas à l'emprise du chiffre. Ce n'est pas pour rien que la notion a été inventée et mise en place par des mathématiciens et des statisticiens. La qualité s'évalue et se mesure par référence à des points de contrôle définis, les indicateurs, dont les compteurs s'affichent sur le « tableau de bord » du manager. Ce dispositif, désormais généralisé à l'ensemble du management et qui absorbe une grande part de l'énergie et du temps des gestionnaires, va pouvoir s'appuyer sur les progrès révolutionnaires des technologies de l'information et de la communication, qui permettent et favorisent l'enregistrement d'un nombre illimité de données à intervalles périodiques rapprochés, voire en temps réel, et rendent compte, de la manière la plus fine, la plus individualisée, la plus détaillée possibles, des résultats, du rendement, des coûts et des performances de chaque étape, de chaque service, de chaque individu, dans chacune de ses multiples tâches. Mais le tableau de bord n'est bien sûr pas qu'un outil d'enregistrement et de mesure. C'est aussi et surtout, comme son nom l'indique, un dispositif de pilotage, destiné à atteindre un certain nombre d'objectifs. Si la « donnée » est présentée comme une composante du réel (encore qu'elle soit déjà le produit de fabrication d'un indicateur défini), l'objectif à atteindre est une norme, la norme qui oriente le comportement vers la fin à atteindre.

La gestion par objectif s'opère par le moyen de l'une des technologies les plus puissantes et les plus intéressantes du nouveau management : le benchmarking. Son principe très simple revient à fixer le niveau de performance à atteindre par référence à un modèle, défini généralement par les performances d'une autre entreprise, leader du marché. La littérature attribue généralement la paternité du système à l'entreprise américaine de copieurs Xerox, dans les années 1980. Mais le benchmarking fonctionne parfaitement par référence à d'autres normes, par exemple, sur la base du principe d'un accroissement des performances de x % par rapport à l'année antérieure, dans un processus d'amélioration continue de la qualité, du rendement, des profits, etc. Bien plus, la technologie du management par les indicateurs et du benchmarking peut être spécifiée pour analyser, au sein même de l'entreprise, les performances des agents et des équipes

dans le temps et les comparer entre eux. L'usage interne de cette technique permet, conformément à ce que préconise la théorie néo-libérale, d'importer et de faire jouer la concurrence dans un domaine pourtant soustrait aux règles du fonctionnement du marché, celui de l'entreprise et plus généralement de l'organisation. La technologie du benchmarking permet de spécifier la gestion par objectif au niveau de chaque service et de chaque agent. Elle permet également de classer les performances des uns et des autres (le « ranking ») et de les publier afin de louer et récompenser les meilleurs et de blâmer et sanctionner les moins bons. Ces dispositifs, ainsi couplés avec des incitants adaptés (primes ou amendes, promotions ou licenciements), créent de puissantes motivations, mais des aussi des pressions fortes, parmi les travailleurs de l'entreprise et les agents économiques en général, qui y réagissent fortement et souvent même les anticipent, en y adaptant leur comportement. Le dispositif est à la fois efficace et peu coûteux dans la mesure où les agents eux-mêmes deviennent leurs propres surveillants.

Cette logique de l'évaluation permanente et tous azimuts75 ne fait en réalité qu'importer dans l'entreprise des techniques éprouvées depuis très longtemps au sein de l'institution scolaire. Cependant, leur développement à l'occasion de leur transposition à l'entreprise et les ressources gigantesques offertes par les technologies de l'information et de la communication vont en démultiplier la puissance, en même temps qu'elles en réduisent les coûts et en facilitent la généralisation à l'ensemble de la société. Car, à la faveur de ces développements technologiques, les dispositifs d'évaluation peuvent désormais s'aventurer en dehors des lieux relativement discrets et confinés des institutions de surveillance où ils sont nés, comme l'école et l'usine, essaimer à l'air libre et investir à visage découvert les milieux ouverts des sociétés de contrôle, comme l'avait indiqué Gilles Deleuze, au départ de certaines intuitions de Foucault76. L'agent, qu'il s'agisse d'un être humain ou d'une organisation, quelle que soit sa forme ou son but, voire même un animal, une machine ou un hybride, bref tout ce dont le comportement peut être conduit vers un but, un objectif ou dans une certaine direction, peut désormais être piloté par le système des indicateurs, du benchmarking, des classements et des incitations qui y sont associés. Bien plus, ce pilotage peut opérer de manière pleinement efficace à l'air libre et à distance (un peu à la manière dont le bracelet électronique associé à un positionnement GPS fournit une solution de substitution à l'enfermement en cellule). Il peut concerner toutes les activités auxquelles peuvent être associées, d'une manière ou d'une autre, la compilation et l'analyse de données, c'est-à-dire pratiquement tous les aspects de la vie personnelle et sociale, à l'heure du « big data »77. L'heure est venue pour les normes technico-managériales et leurs dispositifs de se poser en concurrents directs et sérieux des règles juridiques et des institutions politiques issues de la Modernité.

Notes


  1. Je remercie Gregory Lewkowicz et Arnaud Van Waeyenberge pour l'aide qu'ils m'ont apportée dans la rédaction de cette étude, à la fois par leurs réflexions, leurs suggestions et leur relecture. 

  2. Professeur à l'Université Libre de Bruxelles (ULB) et à Sciences Po (Paris). Président du Centre Perelman de philosophie du droit. Membre de l'Académie royale des sciences de Belgique. 

  3. Pour une synthèse récente de ces travaux, voy. B. Frydman, « Comment penser le droit global », in J.Y. Chérot et B. Frydman (dir.), La science du droit dans la globalisation, Bruylant, 2012, pp. 17-48. 

  4. Sur l'approche pragmatique du droit par l'École de Bruxelles, voy. B. Frydman et G. Lewkowicz, Le droit selon l'École de Bruxelles, éd. de l'Académie royale de Belgique, à paraître en 2014. V. aussi : B. Frydman, « Perelman et les juristes de l'École de Bruxelles », in B. Frydman et M. Meyer, Chaïm Perelman (1912-2012) : De la nouvelle rhétorique à la logique juridique, Paris, P.U.F., 2012, pp. 229-246 et B. Frydman, « Le rapport du droit aux contextes selon l'approche pragmatique de l'École de Bruxelles », Revue interdisciplinaire d'études juridiques, vol. 70 (2013), pp. 92-98. 

  5. Le même constat était déjà fait de manière précoce par D. Loschak, « Droit, normalité et normalisation », in Le droit en procès, P.U.F., 1983, pp. 51 et s. 

  6. Pour une entreprise similaire récente, menée dans le cadre du mouvement Global Administrative Law (GAL) par l'Université de New-York (NYU) : K. Davis, A. Fisher, B. Kingsbury & S. Engle Merry (eds), Governance by Indicators. Global Power Through Quantification and Rankings, Oxford U.P., 2012. 

  7. Sur le concept de « force normative », voy. C. Thibierge (éd.), La force normative. Naissance d'un concept, L.G.D.J., 2009. 

  8. Nombre de ces exemples et d'autres encore sont analysés de manière approfondie dans les contributions réunies dans la première partie du présent ouvrage. 

  9. La présente recherche sur les normes techniques et de gestion est en effet appelée à se prolonger dans un programme collectif de recherche sur « la concurrence des normativités », subsidié par le FNRS et mené en collaboration avec les équipes de F. Ost à l'Université Saint-Louis et d'E. Delruelle et F. Caeymaex. 

  10. Sur ce point, voy. D. Loschak, « Droit, normalité et normalisation », op. cit., ainsi que, de la même auteure, le v° Normativité dans le Dictionnaire encyclopédique de théorie et de sociologie du droit

  11. G. Canguilhem, Le normal et le pathologique, P.U.F., 1966, pp. 171 et s. 

  12. O. Pfersmann, v° « Norme », in D. Alland et S. Rials (dir.), Dictionnaire de la culture juridique, P.U.F., 2003. 

  13. Ibidem. 

  14. O. Borraz, « Les normes, instruments dépolitisés de l'action publique », in P. Lascoumes et P. Le Galès (dir.), Gouverner par les instruments, Paris, Presses de Sciences Po, 2004, pp. 123-161, spéc. p. 124. 

  15. Sur la notion d'« objet juridique non identifié » ou O.J.N.I., voy. B. Frydman, « Comment penser le droit global », in J.Y. Chérot et B. Frydman (dir.), La science du droit dans la globalisation, Bruylant, 2012, pp. 17-48, spéc. pp. 20-21. L'usage du terme O.N.N.I. pour « objet normatif non identifié » vise simplement à éviter une querelle sur la définition et l'extension du concept « droit ». 

  16. B. Latour, Nous n'avons jamais été modernes, éd. La Découverte, 1991, col. Poche, 1997, p. 47. 

  17. Ibidem, pp. 45-46. 

  18. Le droit naturel moderne ne constitue une exception à ce découpage de la constitution moderne qu'en apparence. En effet, contrairement à l'ancien droit naturel et malgré son nom, il ne songe aucunement à découvrir ou à fonder le droit dans l'ordre de la nature et la réalité des choses. « Droit naturel » est une formule raccourcie pour « droit découvert à l'aide de la seule raison naturelle ». Dans la tradition contractualiste dominante (Hobbes, Locke, Rousseau…), le droit représente une institution de la société civile qui procède d'une rupture nette et irrémédiable avec « l'état de la nature » que réalise le contrat social. Le droit naturel moderne renvoie ainsi à la fois à la loi politique du Souverain et aux droits de l'homme dont sont investis les sujets (cf. L. Strauss, Droit naturel et histoire, Paris, Flammarion, 1986). 

  19. « Deux choses remplissent mon esprit d'une admiration et d'un respect incessants : le ciel étoilé au dessus de moi et la loi morale en moi » (E. Kant, Critique de la raison pratique, 1788). 

  20. En ce sens, B. Latour, op. cit., p. 81. – J. Habermas, La technique comme science et comme idéologie, Gallimard, 1973. La nécessaire séparation des deux ordres de connaissance, la raison théorique et la raison pratique, est particulièrement manifeste dans l'ouvrage de J. Habermas, Connaissance et intérêt, Gallimard, 1976, qui date de la même période (1968) que le précédent et suit Théorie et pratique. 

  21. Ibidem. De manière intéressante, Latour nomme ces hybrides les « réseaux ». 

  22. Latour, op. cit., pp. 52-53. 

  23. Prenez, par exemple, la catégorie juridique de « personne morale », qui connaît un développement extraordinaire et une importance économique centrale, à partir de la seconde moitié du 19ème siècle. Elle désigne en réalité un hybride, comme l'entreprise ou la collectivité publique qui regroupe à la fois des personnes (travailleurs, citoyens) et des choses (machines, locaux…) et consiste à traiter cet ensemble comme une personne, y compris en lui reconnaissant le bénéfice de certains droits de l'homme. 

  24. Le thème revient souvent dans l'essai, op. cit., pp. 63, 78, 91, etc. 

  25. Dans le même sens Maily, op. cit., p. 11, rapportant plusieurs citations de spécialistes selon lesquels la normalisation est « vieille comme le monde » ou « aussi vieille que l'Humanité elle-même » ou encore « le fondement de toute activité humaine ». 

  26. En ce compris la normalisation caligraphique et, après l'invention de l'imprimerie, celle des polices de caractères, qui subsiste dans les traitements de texte contemporains. 

  27. En ce sens aussi, Maily, op. cit., pp. 12-13. 

  28. D. Charpin, Hammu-rabi de Babylone, Paris, P.U.F., 2003. 

  29. M. Ponthière, Origines de la normalisation, 1939, cité par Maily, op. cit., p. 14. La statue de Gudéa est aujourd'hui datée de 2100 avant J.-C., ce qui néanmoins antérieur de plusieurs siècles à la stèle d'Hammurabi, datée de 1750 environ avant J.-C. 

  30. G. Canguilhem, Le normal et le pathologique, P.U.F., 1966, p. 182. 

  31. Canguilhem, op. cit., p. 181. – Les animaux sont, comme on le sait, pour la Modernité et notamment pour le droit civil, du côté des choses. Alors que les initiatives se multiplient dans le débat contemporain pour leur accorder un statut hybride. 

  32. Ch. Bierre, « Jean-Baptiste Colbert, bâtisseur de la nation ou La politique du grand dessein », in L'Europe vecteur d'une reprise de l'économie mondiale, Institut Schiller, 1992, accessible en ligne à l'adresse : http://www.agora-erasmus.be/Jean-Baptiste-Colbert-Batisseur-de. 

  33. Maily, op. cit., pp. 13-14. 

  34. Voy. à ce sujet l'excellent film documentaire de Ch. Le Goff et H. Classman, Les cathédrales dévoilées (2012). 

  35. Ibidem. 

  36. M. Ponthière, Rapport sur les origines de la normalisation, cité par Maily, p. 14, n° 2, citant la taille et le poids standardisés des tuyaux de plomb utilisés par les Romains pour les canalisations d'eau. 

  37. Ch. Sandvig, « Communication Infrastructure and Innovation : The Internet as End-to-End Network that Isn't », Paper prepared for the AAAS/Columbia/Rutgers Joint Research Symposium with the Next Generation of Leaders in Science and Technology Policy, Washington, DC, USA, November 2002. 

  38. L'idée que ces trois sortes d'échange forment la base de la culture se trouve dans les essais réunis dans L'anthropologie structurale (Plon, 1958 et 1973). Levi Strauss théorise dans son œuvre l'organisation de la culture autour de ces trois systèmes d'échanges normalisés : l'échange des biens, dont il trouve l'économie fondamentale dans l'Essai sur le don de Marcel Mauss ; l'échange des femmes, dont il a étudié les règles dans Les structures élémentaires de la parenté ; l'échange des signes et des récits, auxquels il consacrera la seconde partie de sa vie intellectuelle avec sa fameuse série des Mythologiques. 

  39. Voy. notamment B. Lietaer, Au coeur de la monnaie, éd. Y. Michel, 2011. 

  40. Voy. supra la référence à la statue de Goudéa, citée par Maily, op. cit., p. 14. 

  41. D. Guedj, Le mètre du monde, Seuil, 2000. 

  42. A. Guéry, « Industrie et Colbertisme : origine de la forme française de la politique industrielle », Histoire, économie et société, 1989 (vol. 8), pp. 297-312, spéc. p. 303. 

  43. Ph. Minard, La fortune du colbertisme. État et industrie dans la France des Lumières, Fayard, 1998. 

  44. Ch. Bierre, loc. cit. 

  45. Jusqu'à aujourd'hui la notion de norme technique se définit d'abord et principalement par référence à la forme du document. En atteste la définition de la norme par l'ISO (Institut international de normalisation) : « document établi par consensus, qui fournit, pour des usages communs et répétés, des règles, des lignes directrices ou des caractéristiques, pour des activités ou leur résultat, garantissant un niveau d'ordre optimal dans un contexte donné ». Voy. aussi les définitions doctrinales comme, par exemple, Lelong et Mallard (dir.), « La fabrication des normes », Réseaux : communication, technologie, société, vol. 18, n° 102, Hermès Science Publications, 2000. 

  46. « Au sens rigoureux du terme, la normalisation technique consiste dans le choix et la fixation de la matière, de la forme et des dimensions d'un objet dont les caractéristiques deviennent dès lors obligations de fabrication conforme. La division du travail contraint les entrepreneurs à l'homogénéité des normes au sein d'un ensemble technico-économique dont les dimensions sont en évolution constante à l'échelle nationale ou internationale » (Canguilhem, op. cit., p. 183). 

  47. Maily, op. cit., pp. 23-24. A la même époque, Albert Whitney, que les Américains considèrent comme « le père de la standardisation » avait mis en œuvre des principes similaires pour la fabrication en série des mousquets. 

  48. Maily, op. cit., p. 24-25. En France, la standardisation du filetage métrique ne datait que de 1894. 

  49. Ce problème a perduré extrêmement longtemps, notamment avec les convecteurs de salle de bains, et n'est pas encore complètement résolu à ce jour. Le parquet a multiplié jusqu'il y a peu les mises en garde contre les petits appareils, souvent mal entretenus, responsables de l'intoxication et souvent de la mort des usagers au monoxyde de carbone, tueur silencieux et inodore. Ce problème a donné lieu à un contentieux mettant en cause la responsabilité des compagnies de distribution de gaz. Voy. par exemple l'arrêt de la Cour de cassation de France du 4 février 1976 confirmant l'engagement de la responsabilité de Gaz de France pour la mise en service d'un chauffe-eau défectueux (Bul. civ., III, n° 49 ; JCP 1976, IV, 107 et la brève analyse de la décision par M. Rouland, « La normalisation technique (instrument de concurrence à la loi) », contribution au colloque Le droit mou, une concurrence faite à la loi, Paris X, publié en ligne : http://www.glose.org/CEDCACE7.pdf, consulté le 3 avril 2013). 

  50. U. Beck, La société du risque. Sur la voie d'une autre modernité, Aubier, 2001. 

  51. En Allemagne, les tuyaux et vannes en fonte pour distribution d'eau et de gaz furent normalisés dès 1882, de même que les profilés, les tuyauteries et les matériaux de construction des chaudières (Maily, op. cit., p. 25). 

  52. Comme c'est le cas très généralement pour les objets étiquetés conformes à une norme nationale ou européenne, ainsi les vêtements, jouets et autres choses affublés de la norme « NE ». 

  53. Ces informations ont été puisées sur le site web du Bureau Veritas : http://www.bureauveritas.fr/wps/wcm/connect/bv_fr/local, consulté le 1er avril 2013. 

  54. Pour une synthèse de ce schéma d'intégration : J. Ch. Graz, « Quand les normes font loi. Topologie intégrée et processus différenciés de la normalisation internationale », Revue Études Internationales, vol. 35 (2004), pp. 233-260, spéc. p. 249. 

  55. Maily, op. cit., p. 26. 

  56. Ibidem. 

  57. J. Ch. Graz, op. cit., p. 237. 

  58. Maily, op. cit., pp. 26-27. 

  59. J. Yates and C. Murphy, « From Setting National Standards to Coordinating International Standards : the Formation of the ISO », in Business and Economic History On-line, vol. 4, 2006, URL : http://www.thebhc.org/publications/BEHonline/2006/yatesandmurphy.pdf, p. 6. 

  60. www.ansi.org

  61. Il s'agit d'une association professionnelle privée créée à l'initiative du Comité central industriel, devenu la FEB. En 1945, lui succède l'Institut belge de normalisation, créé par arrêté-loi, lui-même relayé en 2003 par l'actuel bureau de normalisation NBN, lui aussi créé par la loi (http://www.nbn.be/FR/nbnenbref.html). 

  62. F. Burke, « The Administrative Law of Standardization in the Popular Republic of China », Journal of Chinese Law, vol. 1 (1987), pp. 271 et s. 

  63. Voy. les informations données sur le site du NIST pour 2012 : http://www.nist.gov/public_affairs/general_information.cfm

  64. Yates and Murphy, op. cit., p. 5 et p. 12. 

  65. Le mètre représente un 10 millionième de la distance entre le pôle nord et l'équateur. Le kilo représente le poids d'un décimètre cube d'eau pure. 

  66. UNSCC : United Nations Standards Coordinating Commitee (Yates and Murphy, op. cit., p. 13). 

  67. Voy. la seconde partie de cet article et la contribution d'A. Van Waeyenberge consacrée spécifiquement à l'ISO. 

  68. Gallimard, 1975. 

  69. Gallimard, 1976. Il s'agit du premier tome de son histoire de la sexualité. 

  70. Notamment Sécurité, territoire, population. Cours au Collège de France (1977-78), Gallimard/Seuil, 2004. À consulter sur ce thème plutôt que Naissance de la biopolitique. Cours au Collège de France (1978-79), dont le titre induit quelque peu en erreur et qui est davantage consacré au néo-libéralisme. Notons que Foucault est demeuré moderne en cela qu'il a considéré les normes de gestion des personnes, indépendamment des normes techniques des objets, auxquelles il ne s'est pas intéressé, alors même que les travaux précurseurs de Canguilhem, qui ont manifestement grandement influencé les développements sur la norme dans Surveiller et punir, y invitaient pourtant d'une manière qui apparaît, aujourd'hui du moins, assez évidente. Thibault Le Texier note en outre que Foucault ne s'est pas intéressé à la production en usine, sinon les développements sur l'atelier de Surveiller et punir, qui traitent de l'atelier par analogie avec la prison (« Foucault, le pouvoir et l'entreprise : pour une théorie de la gouvernementalité managériale », Revue de philosophie économique, 2011-12, pp. 53-85). 

  71. Sur cette question, nous renvoyons aux travaux fondateurs d'A. Desrosières : La politique des grands nombres. Histoire de la raison statistique, Paris, La Découverte, 2010 [1993 

  72. F. Taylor, The Principles of Scientific Management, Eldrich Press, 1911. Taylor avait déjà publié The Shop Management en 1903. 

  73. T. Ohno, Toyota Production System : Beyond Large-Scale Production, Productivity Press, 1988 ; Workplace Management, Productivity Press, 1988. 

  74. TQM et TQS pour Total Quality Management et Total Quality System

  75. On parle ainsi d'évaluation à 360° lorsque l'agent est évalué par l'ensemble des personnes avec qui il collabore au sein et même en dehors de l'entreprise. 

  76. G. Deleuze, « Qu'est-ce qu'un dispositif ? », in Association pour le Centre Michel Foucault, Michel Foucault philosophe, rencontre internationale, Seuil, 1989, pp. 185-195. -- G. Deleuze, « Post-scriptum sur les sociétés de contrôle », Pourparlers, Ed. de Minuit, 1990, pp. 240-247. 

  77. A. McAfee et E. Brynjolfsson, « Big Data : The Management Revolution », Harvard Business Review, October 2012. 

https://benoitfrydman.com/fr/chapitre-douvrage/2013-prendre-les-standards-et-les-indicateurs-au-serieux/ch-01/