Article de presse
John Rawls, philosophe de la Justice
Langue originale: Français
Mots-clés
Résumé
Benoit Frydman retrace l'itinéraire philosophique de John Rawls, décédé en 2002, en soulignant la portée de sa Théorie de la Justice fondée sur le voile de l'ignorance et les principes d'égale liberté et de différence. L'auteur expose comment Rawls, dans ses travaux ultérieurs, a intégré le pluralisme des valeurs par le consensus par recoupement et tenté d'étendre son modèle au niveau mondial dans Le droit des gens, positionnant ainsi Rawls comme le plus grand philosophe politique de l'après-guerre.
Texte intégral
Le philosophe américain John Rawls est mort le 26 novembre dernier à l'âge de 81 ans. Son œuvre entièrement consacrée à la Justice demeure le point de référence incontournable de tous les débats contemporains.
John Rawls est devenu internationalement célèbre lors de la publication de son premier et maître ouvrage, Théorie de la Justice, en 19711. Dans celui-ci, Rawls remet en fonction le « laboratoire » du contrat social cher à nos grands philosophes des 17ème et 18ème siècles, Hobbes, Locke et Rousseau notamment, et à l'Ecole du droit naturel. L'exercice consiste à se replacer fictivement au moment originaire de la création de la société afin d'en déterminer rationnellement les règles et principes constitutionnels.
Rawls place les participants à cette discussion sous le « voile de l'ignorance » c'est-à-dire qu'ils ne savent rien de la position qu'ils occuperont dans la société future dont ils doivent fixer les règles du jeu. Les partenaires se mettent alors prudemment d'accord sur une règle d'argumentation, le « maximin », qui vise à maximiser le minimum, soit à garantir à ceux qui se trouveront au plus bas de l'échelle sociale, la meilleure vie possible. Eclairés par cet argument, ceux-ci parviennent à découvrir et à s'accorder sur deux principes de justice : le principe d'égale liberté, qui garantit à tous sans exception la jouissance des droits civils et politiques, et le principe de différence. Contrairement à l'idéal égalitaire, le principe de différence admet que la justice soit compatible et même impose une certaine inégalité notamment dans les positions, les revenus et les avantages de la vie sociale, mais uniquement dans la mesure où la motivation supplémentaire suscitée par la compétition en vue d'obtenir les meilleures places tire l'ensemble de la société vers le haut et profite donc aussi aux plus démunis, qui voient ainsi leur sort amélioré. Le principe de différence constitue donc une sorte d'adhésion conditionnelle et raisonnée à l'économie de marché et à une certaine forme de social-démocratie, qui redistribue en partie les revenus et les avantages notamment par l'instauration de mécanismes de solidarité comme la sécurité sociale.
Dans son second grand ouvrage, Libéralisme politique2, Rawls complète son modèle pour prendre en compte le pluralisme, à son estime irréductible, caractéristique de nos sociétés contemporaines. Après la levée du voile d'ignorance, les parties à la discussion, récupérant leur identité, sont invitées à rejoindre leurs groupes d'appartenance et à confronter les principes constitutionnels abstraits à leurs propres valeurs, par exemple à leurs croyances religieuses. Dans une troisième et dernière phase, dite « consensus par recoupement » (overlapping consensus), les parties prennent alors acte les unes vis-à-vis des autres de l'adhésion de chaque groupe aux valeurs communes, sans pouvoir véritablement en comprendre ou en tout cas en discuter les motifs profonds.
Cette dernière idée avait été critiquée par un autre grand philosophe contemporain, Jürgen Habermas, lors d'un récent Débat sur la justice politique3, dans la mesure où elle contente d'une sorte de coexistence pacifique, qui ne permet pas de penser l'intégration des différentes communautés ou minorités dans un projet politique commun, capable de susciter une forme de « patriotisme constitutionnel ».
Moins ambitieux ou plus réaliste, Rawls avait dans ses derniers écrits sur Le droit des gens4 tenté d'appliquer son modèle à l'échelle du monde, en essayant de concevoir des principes de justice capables de recueillir un consensus universel dans le respect de la diversité des cultures et des identités.
Situé très à gauche sur une marge de l'échiquier politique américain, John Rawls n'en était pas moins très respecté par tous. Professeur à Harvard depuis 1962, il était réputé pour sa modestie et son aménité. Beaucoup le considèrent aujourd'hui, notamment aux Etats-Unis, comme le plus grand philosophe politique de l'après-guerre.
bfrydman\@ulb.ac.be
Citer ce travail
« John Rawls, philosophe de la Justice », Journal du juriste, 2002.
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