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title: Préface à Le droit selon l'École de Bruxelles
author: Benoit Frydman
language: fr
date: 2022
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_« Quand le père du père de mon père avait une tâche difficile à
accomplir, il se rendait à un certain endroit dans la forêt, allumait un
feu et il se plongeait dans une prière silencieuse. Et ce qu\'il avait à
accomplir se réalisait. Quand, plus tard, le père de mon père se trouva
confronté à la même tâche, il se rendit à ce même endroit dans la forêt
et dit : \"nous ne savons plus allumer le feu mais nous savons encore
dire la prière\". Et ce qu\'il avait à accomplir se réalisa. Plus tard,
mon père (…) lui aussi alla dans la forêt et dit : \"nous ne savons plus
allumer le feu, nous ne connaissons plus les mystères de la prière mais
nous connaissons encore l\'endroit précis dans la forêt ou cela se
passait et cela doit suffire\". Et cela fut suffisant (…) Mais quand, à
mon tour, j\'eus à faire face à la même tâche, je suis resté à la maison
et j\'ai dit nous ne savons plus allumer le feu nous ne savons plus dire
les prières, nous ne connaissons même plus l\'endroit dans la forêt mais
nous savons encore raconter l\'histoire »_[^1] (Seuil, Points Sagesse, 1976, p. 173), qui l'a lui-même
reprise de Gershom Sholem dans _Les Grands Courants de la mystique
juive_ (Payot, \[1941\] 2014, p. 505). La version de Godard universalise
le texte en supprimant les références aux rabbis de la tradition juive
cités dans la version de Sholem, qui puise sa source dans le matériel du
folklore juif européen, spécifiquement dans la légende du Baal Shem Tov,
rabbin mystique du 18ème siècle, fondateur du hassidisme.]*.*

Pendant mes études de droit à ULB, on ne me parla guère de l'École de
Bruxelles ni de Chaïm Perelman. Je crois que Michel Meyer mentionna son
nom, peut-être plus d'une fois, lors de sa leçon inaugurale du cours de
Logique et argumentation, à l'automne 1983. Je ne me souviens pas qu'on
nous ait annoncé sa mort quelques mois plus tard. Nul n'est prophète en
son pays, c'est bien connu et il fallut attendre mon année de licence en
philosophie à la faculté d'Aix-en-Provence en 1991 pour que notre
professeur de philosophie morale, M. Pichevin, me prenne à part, à
plusieurs reprises, pour me parler de Perelman. Il avait visiblement
beaucoup de considération pour son œuvre, en souligna pour moi
l'importance et me conseilla de m'y plonger.

Lorsque je revins à l'ULB en 1993 pour travailler à un projet de thèse à
soumettre au FNRS, je proposai, entre autres, de réaliser une thèse sur
Perelman, mais Léon Ingber, alors Doyen et co-directeur du Centre de
philosophie du droit, me dit clairement que c'était une mauvaise idée.
Il avait raison car Guillaume Vannier allait en réaliser, sous la
direction de Michel Meyer, une bien meilleure que je n'aurais pu le
faire, même si ses maîtres français avaient également tenté de l'en
dissuader[^2], Paris, PUF, 2001.].
Au Centre de philosophie du droit, en train de préparer ma thèse
consacrée finalement aux modèles d'interprétation et de la raison
juridique, j'allais apprendre à mieux connaître les travaux de Perelman,
mais aussi découvrir ceux de Paul Foriers, ainsi que les travaux
collectifs du séminaire de logique juridique. Par ailleurs, Guy
Haarscher m'en parlait assez souvent, notamment lors de déambulations
autour de l'étang du chalet Robinson au bois de la Cambre, dont il avait
lui-même souvent fait le tour avec Perelman. Il dévoilait pour moi
certains aspects de la personnalité de Perelman, son caractère, et aussi
l'ambiance des réunions à la Fondation universitaire lors des séminaires
de logique juridique.

Ce n'est toutefois que bien plus tard que l'École de Bruxelles devint un
sujet de recherche en tant que tel. La première impulsion ne vint pas de
moi. Alors que plusieurs doctorants et membres du Centre de philosophie
du droit me pressaient de fixer plus précisément les règles de la
méthode pragmatique que nous pratiquions au sein de l'équipe, Gregory
Lewkowicz avança l'idée que peut-être nous serions en train de
constituer une seconde École de Bruxelles. Cette suggestion m'incita à
mieux connaître et faire connaître la première, me sentant à son égard
davantage en situation de continuité que de rupture. J'en eu bientôt
l'occasion grâce à l'ouvrage collectif que nous préparions avec Michel
Meyer à l'occasion du centenaire de la naissance de Perelman, où je
présentai un texte approximatif sur « Perelman et les juristes de
l'École de Bruxelles »[^3], Paris, PUF,
2012, p. 229-246.].

Dans la foulée, nous lancions avec Gregory Lewkowicz un cycle de
conférences sur les juristes de l'École de Bruxelles, dans le cadre de
mon cours de théorie du droit. Ce séminaire se déroula de février à
avril 2013, dans le local même de l'ancien bâtiment de la Faculté de
droit où Henri De Page donnait habituellement son cours de philosophie
du droit[^4]. Nous eûmes la chance d'y écouter de grands témoins de
l'époque, Jacques Vanderlinden, Pierre Van Ommeslaghe, ainsi que Jean
Salmon qui avait participé très activement à toute l'aventure du
séminaire de logique juridique depuis 1961. Xavier Dieux accepta
également de nous prêter son concours. Plusieurs membres du Centre de
philosophie du droit participèrent en outre à la recherche et
contribuèrent au séminaire comme Stefan Goltzberg et Arnaud Van
Waeyenberge, ainsi que Caroline Lequesne-Roth qui, préparant à l'époque
son doctorat au Centre Perelman, s'était lancée passionnément dans cette
recherche, sans rapport avec son sujet de thèse, et fouillait avec
gourmandise les archives de l'ULB, avec le concours du service des
archives, qui ont toute notre gratitude. Toutes ces contributions sont
réunies dans ce volume.

Cependant, ces premiers travaux, loin de faire le tour du sujet, nous
avaient seulement montré, comme il arrive souvent, l'ampleur du chantier
que nous venions d'ouvrir et l'importance des fouilles qui devaient être
poursuivies. Nous avions appris de Perelman lui-même et d'autres, que le
chef de file n'était pas Perelman mais bien son maître, le philosophe et
sociologue Eugène Dupréel. La création de l'École et sa désignation
comme telle remontait bien avant la deuxième guerre mondiale et il
fallait en remonter l'origine dans les conséquences de la grave crise
qui avait agité notre Université à la fin du 19ème siècle.
Celle-ci avait conduit à la création de nouvelles institutions de
recherche et au développement d'un projet scientifique
interdisciplinaire de grande ampleur, notamment dans le cadre de
l'Institut de sociologie Solvay. Dans ce nouveau périmètre, nous avons
eu la grande chance que Frédéric Audren, directeur de recherches au
C.N.R.S. et professeur à Sciences-Po Paris, grand spécialiste de
l'histoire des courants juridiques et sociologiques au tournant des
19e et 20e siècles, s'intéresse à notre projet au point
de venir s'installer à Bruxelles, avec sa famille, pour le mener à bien,
avec le soutien de l'Université.

Ce programme permit l'organisation d'un colloque international sur
*La naissance de l'Ecole de Bruxelles* qui s'est déroulé les 2 et 3
octobre 2019. Cette réunion a également donné lieu à une séance
académique solennelle dans l'auditoire Dupréel de l'ULB au cours de
laquelle ont notamment pris la parole le Recteur et le Président de
l'Université ainsi que le bourgmestre de Bruxelles. Les contributions au
colloque ont nourri principalement le premier volume de ce coffret, qui
a été préparé par Frédéric Audren, moi-même et Nathan Genicot, doctorant
au Centre Perelman, qui s'est considérablement investi dans cette
recherche collective.

D'autre part, nous découvrions qu'au-delà de quelques figures de proue
dont la mémoire avait été conservée, du moins par certains, les juristes
qui avaient participé depuis la fin du 19e siècle et jusqu'à la
génération de Perelman aux aventures scientifiques successives de
l'Ecole de Bruxelles étaient forcément plus nombreux et que leur vie et
leurs œuvres nécessitaient des investigations approfondies. C'est ainsi
que nous avons consacré, avec Frédéric Audren et Nathan Genicot, deux
nouveaux cours de théorie du droit aux juristes de l'Ecole de Bruxelles
en 2019 et en 2020. Comme en 2013, les étudiants réunis en groupes
consacrèrent des recherches approfondies, y compris dans les archives de
l'ULB ou en recueillant des témoignages, à une trentaine de personnages,
presque tous des juristes, pour lesquels ils établirent des fiches et
contribuèrent avec nous à dessiner les graphes des réseaux constitués
par les relations que ces personnages entretenaient entre eux. Je veux
adresser ici mes remerciements à tous les étudiants qui ont enrichi,
souvent avec enthousiasme, le domaine de nos connaissances[^5]. Certaines étudiantes
ont contribué directement à ce volume[^6].

Nos travaux consacrés à l'École de Bruxelles s'inscrivent dans une
manière contemporaine de l'histoire des idées sur la voie de laquelle
nous a conduits Frédéric Audren. Cette manière - si je la qualifie de
« pragmatique » personne ne s'en étonnera -- se distingue à la fois de
l'approche philologique centrée sur le rapport entre une œuvre et son
auteur et de l'approche conceptuelle des grands courants d'idées, tels
les sacro-saints positivisme et jusnaturalisme par exemple. Il s'agit
ici de proposer une histoire située d'idées et de stratégies qui ont été
développées et mises en œuvre par des groupes, parfois au sein
d'institutions spécifiques, pour répondre à des questions propres à leur
époque et à leur position et qu'ils ont défendues contre certains
adversaires à l'occasion de débats et de combats sur certains enjeux
déterminés[^7]. Ainsi conçue, l'histoire de l'École de Bruxelles
révélait une période intéressante de l'histoire locale des idées, dont
nombre d'historiens d'une compétence impressionnante sur la période et
le sujet ont bien voulu écrire avec nous certains
épisodes[^8].

Pour ma part, j'ai réalisé à mon grand étonnement que nombre de
questions et d'arrêts que j'enseignais dans mes cours correspondaient en
réalité à des combats et souvent à des victoires obtenues par des
représentants de l'École de Bruxelles. Tel est le cas pour le cours
d'Introduction au droit que nous enseignons avec Isabelle Rorive depuis
près de 20 ans. Nous avons renouvelé en profondeur ce cours il y a peu
de temps. A cette occasion, l'un des assistants émit l'idée qu'il serait
temps de remplacer quelques arrêts poussiéreux par des décisions
récentes. Il avait raison bien sûr. L'impératif catégorique, hérité de
nos maîtres, de donner à nos étudiants le dernier état du droit, tel
qu'il se révèle dans les cas les plus récents, guide avant tout notre
enseignement. Isabelle et moi échangions néanmoins des regards vaguement
scandalisés : abandonner nos chers arrêts La Flandria, Le Sky, etc.,
jamais ! Je pense que beaucoup de nos collègues font de même. Ainsi
continue de se transmettre, de manière inconsciente ou subliminale, la
culture de l'Ecole de Bruxelles, à travers le récit de ces combats et de
ces arrêts, qui sont comme les mythes et les fables de notre enfance. En
outre, et de manière plus délibérée cette fois, les professeurs et les
assistants de la Faculté continuent de pratiquer et de transmettre
quelque chose de plus important encore que les règles et les cas, cet
art de tourner une consultation, de présenter et de trancher une
controverse, cette ligne claire dans le style et le tracé de
l'argumentation, cette manière d'engager la lutte et de combattre, de
manière loyale mais déterminée, pour le gain de la cause.

Ce livre est dédié à Pierre Van Ommeslaghe, décédé en 2018, et à Jacques
Vanderlinden, décédé en 2021. Ces deux professeurs historiques de la
Faculté nous avaient confié leur analyse et leur témoignage sur l'Ecole
de Bruxelles dans leurs domaines respectifs, que l'on retrouvera dans le
présent recueil. J'ai eu la chance d'être leur étudiant et
l'enseignement de chacun d'eux m'a profondément marqué, quoique de
manière différente. J'ai eu la chance, avec d'autres privilégiés, d'être
l'assistant et le collaborateur au barreau de Pierre Van Ommeslaghe, que
je considère comme mon maître en droit. Une phrase, qu'il a prononcée
lors du dîner d'hommage donné par la Faculté à l'occasion de sa (très
relative) retraite, est restée gravée dans mon esprit comme un mot
d'ordre : « Je vous demande d'incarnes la force d'un exemple ». Cet
exemple qu'il incarnait lui-même du haut du piédestal de la statue de
commandeur, où l'avait hissé ce mélange de crainte et d'admiration qu'il
inspirait.

Lors du vibrant hommage que la Cour de cassation a rendu à Pierre Van
Ommeslaghe à son audience toutes chambres réunies du 31 mars
2019[^9], le Premier Président Jean de Codt a évoqué à travers lui
l'École de Bruxelles dont il était un éminent représentant. Je ne
pourrai mieux terminer cette préface qu'en citant un extrait de ses
propos :



> « Il ne suffit pas d'évoquer la rigueur du professeur Van Ommeslaghe. Il
> faut évoquer aussi sa méthode. Il a été un des représentants les plus
> éminents de ce qu'il est convenu d'appeler l'Ecole de Bruxelles. Cette
> expression désigne une certaine conception de l'enseignement du droit
> civil illustrée à l'ULB, notamment à la suite de l'influence
> considérable que le professeur Henri De Page y a exercée et dont Pierre
> Van Ommeslaghe a poursuivi les travaux. Selon ces maîtres du pragmatisme
> juridique, l'enseignement ne repose pas sur la définition de principes
> généraux systématiques mais vise à privilégier la description et la
> compréhension du droit vivant, tel qu'il se développe et s'applique dans
> la pratique, compte tenu aussi de l'évolution de la société, par
> opposition à une conception abstraite, peut-être plus scientifique mais
> figée. Située à l'opposé de l'Ecole dite de la nouvelle exégèse, cette
> approche pragmatique du droit a fait l'identité et la marque de fabrique
> de la formation des juristes à l'ULB et le gage de sa qualité. Le
> pragmatisme a tourné le dos à une conception du droit considérée comme
> un système de règles se déduisant logiquement les unes des autres ou
> comme une collection de textes qui se suffiraient à eux-mêmes. Le
> pragmatique considère, à l'inverse, que la règle ne prend sens et vie
> qu'à l'occasion de ses applications, spécialement jurisprudentielles, et
> des effets qu'elle produit. La méthode que l'Ecole de Bruxelles et le
> professeur Van Ommeslaghe ont mise en avant n'était pas, pour autant,
> une méthode positiviste. Il ne s'agissait pas de dire que chaque conflit
> d'intérêts doit être résolu de manière spécifique en raison des
> circonstances de l'espèce dans laquelle il s'est développé.
> L'enseignement de l'École de Bruxelles recherche au contraire des
> solutions à caractère général susceptibles de s'insérer dans un ensemble
> cohérent. On retrouve d'ailleurs, dans les travaux du professeur Van
> Ommeslaghe, des caractéristiques stylistiques propres à la méthode de
> cette Ecole qu'il a incarnée comme une figure hors norme de notre monde
> académique et judiciaire ».



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[^1]: Cette citation est,
comme il convient, le produit d'une tradition compliquée. La version
citée est extraite du film de Jean-Luc Godard, *Hélas pour moi !*
(1993). Elle est elle-même tirée et ne diverge que de quelques mots
d'une version donnée par Elie Wiesel dans _Célébrations
hassidiques
[^2]: G. Vannier, _Argumentation et droit.
Introduction à la Nouvelle Rhétorique de Perelman
[^3]: B. Frydman, « Perelman et les juristes
de l'École de Bruxelles », in B. Frydman et M. Meyer (dir.), _Chaïm
Perelman. De la Nouvelle Rhétorique à la logique juridique
[^4]: C'est Pierre Van Ommeslaghe qui nous appris cette
coïncidence.
[^5]: Les
étudiants du cours de 2019, qui se donne habituellement de février à
avril et portait sur l'avant-guerre eurent accès aux archives, mais non
leurs successeurs, dont les travaux portaient sur l'entre-deux-guerres
et l'après-guerre, en raison des mesures nécessitées par l'épidémie de
Covid. Pour cette dernière période, ils purent cependant recueillir
auprès des familles et de certains professeurs des renseignements
d'autant plus précieux que certains ne se trouvaient pas dans les
sources écrites et nuançaient parfois celles-ci.
[^6]: Nora Hanon, Paulien
Knaepen et Maria Vargiakakis co-autrices, avec Arnaud Van Waeyenberge,
de l\'étude sur Ganshof van der Meersch.
[^7]: Voyez sur ce point dans le 1er volume de
cette série, F. Audren et B. Frydman, « De quoi l'École de Bruxelles
est-elle le nom? ».
[^8]: Voyez spécialement les contributions du premier volume
de cette série consacré à *La naissance de l'Ecole de Bruxelles*,
[^9]: Les discours prononcés par le premier président, le
procureur général et la bâtonnière des avocats à la Cour de cassation
ont été réunis dans une brochure accessible en ligne à l'adresse :
<https://justitie.belgium.be/sites/default/files/downloads/websiteherdenkingsboekje_rouwhulde_pierre_van_ommeslaghe_def.pdf>.
Pierre Van Ommeslaghe était avocat et ancien bâtonnier à la Cour de
cassatio___
