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title: Nouvelle Rhétorique
author: Benoit Frydman
language: fr
date: 2005
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doi: null
pdf_url: https://benoitfrydman.com/assets/pdf/frydman-b-2005-nouvelle-rhetorique-edition.pdf
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La Nouvelle rhétorique est un courant philosophique du 20e siècle,
parfois appelé aussi « école de Bruxelles », qui, sous la conduite de
son fondateur Chaïm Perelman, a contribué à renouveler l'intérêt de la
pensée contemporaine pour l'argumentation, en mettant en évidence le
rôle central de celle-ci dans le traitement des questions pratiques.

Qu'elles relèvent de la morale, du droit ou de la politique, les
questions pratiques concernent la vie des hommes et leurs actions.
Est-il admissible de mentir dans certaines circonstances ? Faut-il
légaliser l'euthanasie ou le clonage et, si oui, dans quelles
conditions et dans quelles limites ? Faut-il réduire les prélèvements
obligatoires pour stimuler le travail ou les augmenter pour financer
davantage les services publics et les allocations sociales ? Autant de
questions qui impliquent des choix, des décisions, qui engagent l'avenir
et la responsabilité de leurs auteurs. La Nouvelle rhétorique
s'intéresse au raisonnement qui guide la solution de telles questions.
Elle combat le scepticisme d'une partie importante de la pensée
contemporaine, dominée par le positivisme, qui prétend que les normes et
les valeurs n'ont pas de réalité objective. Elles ne sont ni vérifiables
dans l'expérience ni démontrables par la logique. Elles n'exprimeraient
en réalité que des préférences purement subjectives, de sorte que les
désaccords, profonds et durables, qu'elles suscitent ne pourraient être
tranchés de manière rationnelle. La Nouvelle rhétorique refuse un tel
relativisme, qui impose de renoncer à la raison là où elle apparaît la
plus indispensable et interdit tout jugement critique dans le domaine du
bien et du juste, y compris la condamnation des régimes criminels, des
lois scélérates et des jugements iniques.

Selon la Nouvelle rhétorique, il existe bien une logique propre au
raisonnement pratique, mais celle-ci ne se réduit pas à la logique
formelle, telle qu'elle a été conçue d'après l'idéal des démonstrations
mathématiques. Perelman reproche à Descartes d'avoir imposé une
conception trop étroite de la raison, réduisant celle-ci à la certitude
et à l'évidence, en rejetant ce qui est douteux ou controversé en dehors
de la connaissance. Les questions pratiques ne se démontrent certes pas
comme des théorèmes, mais elles peuvent se discuter. Elles ne doivent
pas pour autant être exclues du champ de la pensée. Il faut au contraire
les y réintégrer en ajoutant à la logique formelle, une logique
informelle, celle de l'argumentation, dont les techniques ont été
étudiées depuis l'Antiquité par la rhétorique. La Nouvelle rhétorique
entend réhabiliter cette discipline, longtemps méprisée et discréditée
par la philosophie. La rhétorique, telle que la conçoit Perelman à la
suite d'Aristote, constitue la méthode de raisonnement adaptée à la
solution des questions qui sont susceptibles de plusieurs réponses
vraisemblables, entre lesquelles il faut pourtant trancher et prendre
une décision. Elle procède par la confrontation des thèses opposées en
vue de déterminer la meilleure solution.

La valeur des thèses qui s'affrontent s'apprécie en fonction du
caractère convaincant des arguments présentés à leur appui. La fonction
essentielle de la rhétorique consiste, dans cette optique, à découvrir
et à présenter dans chaque cause les arguments pertinents. Pour ce
faire, elle procède au recensement et au classement systématique des
différentes catégories d'arguments. Les Anciens appelaient « topique »
cette grille de classement et « lieu » chacune des cases de la grille.
Chaïm Perelman et Lucie Olbrechts-Tyteca entreprendront d'en renouveler
l'étude dans leur célèbre *Traité de l'argumentation*. Ils
extraient d'un important corpus de textes politiques, littéraires et
philosophiques un riche éventail de moyens persuasifs, qu'ils regroupent
ensuite en fonction de leur structure. Après cet ouvrage fondateur, la
Nouvelle rhétorique se tournera principalement vers le droit, et
singulièrement vers le discours judiciaire, dans lequel elle découvrira
un gisement particulièrement abondant de techniques argumentatives.

Perelman, entouré de plusieurs philosophes du droit, mais surtout des
plus grands juristes de son temps, se lance ainsi dans l'étude de la
logique juridique, dont il va complètement renouveler les bases. Depuis
les Lumières, la pensée moderne s'était attachée à réduire l'activité du
juge à une simple mission d'exécution de la loi et le jugement à un acte
de pure logique déductive, par lequel le juge applique mécaniquement le
sens clair de la loi aux faits de la cause. La Nouvelle rhétorique
montre que ce « syllogisme judiciaire » (qui est en réalité lui-même une
figure de rhétorique, l'enthymème) occulte, plus qu'il ne décrit le
raisonnement du magistrat. Celui-ci se construit pour l'essentiel en
amont, dans la formulation des prémisses, lorsqu'il s'agit d'interpréter
la loi et de qualifier les faits. C'est là que surgissent
immanquablement les controverses qui nourrissent les procès dont le juge
doit décider l'issue. Tout jugement implique donc un choix entre
plusieurs options de la solution juste. Pour la Nouvelle rhétorique, la
jurisprudence deviendra, plus qu'un terrain privilégié d'investigation,
un véritable modèle de pensée, que Perelman invite d'ailleurs les
philosophes à substituer au paradigme mathématique qui les a tant
fascinés depuis Platon. Perelman s'intéresse non pas tant au procès et
aux plaidoiries des avocats (comme les traités rhétoriques de
l'Antiquité), qu'au juge qui doit non seulement prendre une décision,
mais motiver celle-ci, c'est-à-dire convaincre qu'elle est juste, en
justifiant publiquement des bonnes raisons qui la sous-tendent. Ces
bonnes raisons ne se limitent pas à l'exécution pure et simple de la
volonté législative. Elles impliquent aussi nécessairement la prise en
compte des valeurs supérieures, en particulier des principes généraux du
droit (que la Nouvelle rhétorique contribue à intégrer au droit
contemporain), mais aussi des circonstances propres à la cause, pour
tendre, dans chaque cas, vers la solution la plus juste. La Nouvelle
rhétorique dresse ainsi un portrait du juge dans lequel les magistrats
contemporains se reconnaîtront largement.

Cependant, cette logique de l'argumentation ne demeure-t-elle pas
elle-même prisonnière du relativisme qu'elle voulait dépasser ? Car
toute argumentation est fonction de l'auditoire spécifique qu'il s'agit
de convaincre. Or ce qui est convaincant varie largement en fonction du
contexte et des personnes, de leurs intérêts et de leur situation. Pour
dépasser ces contingences, Perelman forge le concept d'auditoire
universel. Il s'agit d'une instance purement idéale, qui remplit une
fonction critique et impose en logique un nouveau critère de vérité, ou
pour mieux dire de justesse. Sera désormais considérée comme vrai ou
juste, non l'énoncé qui s'impose par son évidence comme une certitude au
sujet pensant, mais bien la thèse jugée la plus convaincante à l'issue
d'une discussion faisant prévaloir le meilleur argument. Cette
conception, que la Nouvelle rhétorique a contribué à formuler, est
aujourd'hui largement acceptée tant en philosophie morale que par la
théorie de la connaissance.

Benoit Frydman

