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title: 'Prologue à Léo Strauss : philosophie, art d’écrire, politique'
author: E Cattin, Benoit Frydman, L Jaffro et A Petit
language: fr
date: 2001
canonical_url: https://benoitfrydman.com/fr/chapitre-douvrage/2001-prologue-a-leo-strauss-philosophie-art-d-ecrire-politique/
doi: 10.4000/books.vrin.22338
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Comment lire Leo Strauss ? Chacun convient qu'il y a là, dans ces
commentaires étincelants d'œuvres classiques et modernes, une œuvre
elle-même singulière, qui ne se laisse reconduire qu'avec d'importantes
résistances au genre qu'il est convenu de nommer, non sans difficultés,
« histoire de la philosophie ». Chacun reconnaîtra, peut-être pour s'en
inquiéter, qu'il s'agit d'une tentative obéissant à d'autres fins que la
visée historique qu'elle reconnaît pourtant, modestement, aussi comme la
sienne. Ou plutôt chacun voit que l'histoire est ici intégrée à une
stratégie très concertée dont chaque expérience de lecture conduite par
Strauss porte la marque, sans pour autant en dévoiler entièrement ni la
méthode ni les fins. Il y a, dans toute cette rigueur, dans toute cette
audace, la forme d'une énigme.

Par la *méthode* l'œuvre straussienne fera d'emblée question, son
attachement scrupuleux à la lettre se retournant en nécessaire distance
et précaution, lorsqu'elle découvre à même le texte considéré des motifs
de s'en détourner, ou bien plutôt de redoubler de vigilance en
l'interprétant selon les règles très délicates d'un *art d'écrire*,
oublié aujourd'hui, ou si radicalement transformé qu'il nous est devenu
presque inaccessible, mais qui, dans un demi-jour, en gouvernerait toute
l'économie, et à travers celle-ci le sens ou la doctrine,
l'*ensei­gnement* qu'il entend communiquer. Le commentateur
s'obligera alors à en reconstituer, à partir de l'auteur même et
particulièrement de son *art de lire*, c'est-à-dire de son propre
rapport à la tradition et de ce qu'il enseigne de la lecture, les
procédures indirectes. C'est bien ici l'antique question de la
rhétorique de la philosophie, ou d'une rhétorique elle-même
philo­sophique, que Strauss ne cesse de ramener à la vie --
considérablement transformée pourtant. Mais d'autre part il est
impossible de ne pas remar­quer que l'écriture même de Strauss s'est
approprié cette obliquité si profondément qu'elle en a pris en quelque
façon le tour, à la fois le sérieux et l'ironie : le sérieux de
l'extrême attention aux énoncés, dans leur cohérence comme dans leur
contra­diction, laquelle doit bien vouloir dire aussi quelque chose (du
moins la tâche de s'en inquiéter est-elle d'autre part indiquée au
lecteur), l'ironie qui procède à toutes sortes de dépla­cements,
d'ambi­guïtés, de provo­cations. Strauss est l'auteur difficile de
com­mentaires eux-mêmes obli­ques concernant des textes obliques de la
tradition. Lire Strauss, ou le traduire, ne va pas sans mal, ou du moins
sans questions : c'est peut-être la plus sûre justification des
contri­butions rassemblées ici que d'appeler après d'autres à une lecture
attentive de celui qui est sans doute le commentateur le plus difficile,
le plus déconcertant de l'his­toire de la philosophie.

Mais quant aux *fins* qui sont celles de Strauss notre embarras est
plus grand encore. Strauss paraît bien rechercher la vérité historique
de l'enseignement des auteurs qu'il commente. Mais à travers celle-ci
c'est le conflit même de la vérité et de l'histoire qu'il s'agit pour
Strauss de ranimer, questionnant à travers l'histoire de la philosophie
politique l'émergence de notre historicisme lui-même, dans la
réac­tualisation de querelles elles-mêmes oubliées -- c'est-à-dire
devenues « historiques » seulement -, celle des Anciens et des Modernes,
celle des Lumières et de l'orthodoxie, celle de la politique et de la
philo­sophie. Dans son extrême subtilité, le commentaire straussien ne se
contente pas d'opposer des classiques aux modernes, contrairement à la
représentation, elle-même politique, que l'on s'en fait communément : il
découvre partout des territoires instables, les lignes de partages
d'abord invisibles, des frontières indécises où ce qui à chaque fois se
joue n'est rien de moins que la possibilité de la philosophie. Comment
la philosophie est-elle possible dans la cité, quelle est sa place, si
elle en a une, dans les affaires et les préoccupations humaines, et
quelles sont les conditions politiques de son exercice, de
l'enseignement qu'elle dispense, aux philosophes comme, différemment,
aux non-philosophes ? En l'absence d'une politique philosophique, dont
le concept fait en tout état de cause problème, quelle doit être la
politique de la philo­sophie elle-même ? Davantage : une cité est-elle
possible où les philoso­phes pourront vivre -- d'un genre de vie
philosophique ? Comment, en elle, les non-philosophes pourront-ils
accéder à la philo­sophie, et comment les philo­sophes s'adresseront-ils à
eux pour les y appeler, pour les y conduire ? Sur quelle sorte de
communauté -- ou de sens commun -- la philo­sophie fera-t-elle
nécessairement fond pour, tout ensemble, s'en libérer et les cultiver ?
Y aura-t-il des limites à la tolérance politique envers la philosophie,
ou à la tolérance de la philosophie elle-même envers ce qui n'est pas
elle ? Strauss, à travers toutes sortes de montages herméneu­tiques,
reconstitue minutieusement ces questions dans les textes de la
tradition, où, pour un lecteur moderne, qui ne comprend plus ce qu'elles
ont de vital, elles sont désormais enfouies -- où elles étaient déjà, en
raison de leur genre même, qui est politique, habilement voilées.
Prudence, précaution, sagacité : les vertus de l'art d'écrire et de
l'art de lire ont rendu possible la philosophie. Mais qu'en est-il
aujourd'hui ? Ce n'est pas le moindre paradoxe de l'œuvre de Strauss que
de penser constamment, à travers la tradition, le sens singulier d'un
présent qui en est moins l'oubli paresseux que l'occul­tation
historiciste, d'une tout autre nature. C'est avec cet historicisme qu'il
nous faut compter, c'est de lui qu'il convient, pour nous, de partir :
il s'agit moins d'y résister, directement du moins, que bien plutôt, et
avant tout, de nous comprendre nous-mêmes. Strauss ne confond jamais
l'histoire de la philosophie, qu'il pratique, avec la philosophie, qu'il
commente : mais la question de la possibilité de celle-ci ne se pose
peut-être plus, pour nous, exactement dans les mêmes termes. Comprendre
notre présent n'implique pas seulement d'être au clair sur la tradition
dont il procède, mais peut-être surtout de marquer les tournants, les
déplacements, les gestes qui l'en ont détourné. Sur le chantier
straussien ont lieu d'immenses préparatifs en vue de la compréhension de
soi du présent. La fin qu'ils visent à travers elle n'est rien d'autre
que *la philosophie elle-même* dans une époque qui, pour n'être
plus, dans les conditions politiques ou théologico-politiques qui la
caractérisent, hostile à son exercice -- du moins sur le mode de la
persécution --, ne lui est pourtant pas, dans le prin­cipe même qui
dirige ses évaluations, plus favorable. La réserve straussienne se tient
exactement entre la conscience de ce présent et l'in­quiétude de cette
visée.

C'est aussi à l'éclaircissement de ces quelques difficultés
straus­siennes concernant les fins de l'homme, le sens du présent et la
possi­bilité politique de la philosophie, que ce recueil voudrait
contri­buer : où il ne s'agit pas d'être straussien, mais seulement de
lire celui qui avait pris l'habitude, pour ainsi dire, de philosopher
dans le texte.

Ce volume fait suite au colloque international qui s'est tenu en
Sorbonne en décembre 1998. Cette manifestation était aidée par le
conseil scientifique de l'Université Paris I Panthéon-Sorbonne et, en
Belgique, par la Fondation Perelman et le Fonds de la Recherche
Fonda­mentale Collective. Elle était organised et soutenue conjointement
par trois équipes, le pôle philosophie du Laboratoire de Recherches sur
le Langage de l'Université Blaise Pascal, le Centre de Philosophie du
Droit de l'Université Libre de Bruxelles et le Centre d'Histoire des
Systèmes de Pensée Moderne de l'Université Paris I, dont nous remercions
très vivement les responsables, respectivement, Élisabeth Schwartz, Guy
Haarscher, Jean Salem. Nos remerciements vont également à André Tosel
qui a accompagné ce projet et à Monique Dixsaut qui a bien voulu
accueillir l'ouvrage qui en résulte dans cette collection.

