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title: L'Action législative, son évaluation et sa révision
author: Benoit Frydman
language: fr
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Le constat d'une "baisse de qualité" de la législation est aujourd'hui
devenu trivial. Ce jugement de valeur globalement négatif recouvre
cependant des carences et difficultés multiples parmi lesquels on
relèvera notamment : 1. le *manque de lisibilité* des textes dont
l'objectif et la signification sont obscurcis par la complexité des
questions traitées ou les compromis qui ont présidé à leur élaboration
ou à leur adoption; 2. la difficulté voire l'impossibilité pour le
législateur d*'anticiper la réception* du texte dans l'ordre
juridique existant, notamment à l'occasion du contrôle juridictionnel
exercé *a posteriori* sur la conformité du texte à des règles
supérieures (Cours constitutionnelles, Cour européenne des droits de
l'homme, Cour de Justice de Luxembourg), mais aussi par voie
d'interprétation intertextuelle avec des textes de même niveau ou même
de niveau inférieur, réglementaires par exemple; 3. l*'incertitude*
quant à la réussite de l'action législative elle-même, notamment quant à
l'adéquation des moyens mis en l'oeuvre pour atteindre les objectifs
annoncés et en particulier quant aux effets de la mesure sur les
comportements de ses destinataires potentiels, pouvant entraîner des
effets secondaires imprévus et parfois nuisibles ; 4. la désuétude, le
*vieillissement accéléré*, voire le caractère mort-né d'une
législation qui cherche à être en prise avec une réalité économique,
sociale et technique en mutation accélérée.

Ces difficultés et beaucoup d'autres suscitent, tant de la part de ceux
qui concourent à l'élaboration des normes législatives que de la part de
leurs destinataires et des représentants de ceux-ci, des appels répétés
à une législation plus claire, mieux connue et mieux comprise, plus
adaptée et plus efficace, etc.. Au-delà du caractère purement
incantatoire, et dès lors sans effet, de certaines formules, on observe
aujourd'hui dans de nombreux systèmes juridiques complexes étatiques ou
autres la mise sur pied et le développement de procédures d'évaluation
de l'action législative débouchant soit, au plan général, sur la mise au
point de directives de type légistique, soit, plus concrètement, sur la
révision, occasionnelle ou récurrente, de tout ou partie de l'arsenal
législatif.

L'adoption de tels mécanismes dans notre pays répond à une attente
réelle tant du monde politique lui-même que des milieux économiques et
sociaux. Elle pose en même temps d'importantes questions quant aux
principes et aux modalités de sa mise en oeuvre. L'objectif de notre
projet est de répondre à ces attentes sur le double plan pratique et
théorique. Pratiquement, il s'agit de mettre en place les instruments
d'un audit législatif, de rassembler les ressources et les expertises
nécessaires, de réunier les équipes interdisciplinaires capables de
procéder à des travaux d'évaluation et de proposition d'actions
législatives concrètes, en réponse aux missions confiées par les
pouvoirs législatifs ou les représentants de la société civile. Mais,
ces actions pratiques supposent en amont la mise au point d'un modèle de
l'action législative, de son évaluation et de sa révision, qui pose des
questions touchant non seulement à la théorie de la législation, mais
plus largement à d'autres sciences sociales. On esquisse dans la suite
de cette note certains de ses enjeux et leurs implications dans des
programmes de recherches existant ou à créer :

+ **Dogmatique et Epistémologie juridiques, Théories de
  l'Information et de la Communication :**

  La prise en compte de l'évaluation et la révision législatives
  nécessitent un nouveau développement de la théorie de l'interprétation
  juridique, question centrale et en constante évolution de la
  dogmatique juridique contemporaine. En tant que la théorie de
  l'interprétation traite la loi comme *message*, celle-ci est
  directement liée aux théories de l'information et de la communication,
  comme le montre les nombreux connexions interdisciplinaires en la
  matière.

  Conçu par la doctrine classique héritée du 19ème siècle comme
  un message unilatéral, un *ordre*, qui ne demande pas de réponse
  mais seulement à être compris et obéi, la conception de la loi et
  parallèlement la théorie de son interprétation a évolué, à la faveur
  du tournant rhétorique, herméneutique et pragmatique, vers une
  conception qui, pour dire vite, élève le juge au rang de coauteur du
  message législatif, dont il complète la signification en vue de
  permettre son application à l'espèce en litige (cfr. déjà Kelsen et
  surtout l'analogie de la *chain novel* chez Dworkin). Avec le
  concept d'une législation révisable, en fonction de ses résultats et
  en particulier des comportements de ses destinataires primaires, les
  juges, et secondaires, les sujets de droit, la communication
  législative ne peut plus être considérée comme un message unilatéral,
  éventuellement complété par le juge, mais comme un véritable espace
  dialogique, où les récepteurs institutionnels et privés du message
  renvoient à leur tour des signaux, interprétés et portés à la
  connaissance des législateurs par l'intermédiaire de l'organe
  légisprudentiel, charged de l'évaluation et des propositions de
  révision. Le schéma de la communication législative se modélise donc,
  dans sa forme la plus triviale, à peu près comme suit :

+ **Philosophie analytique de l'action et Sciences cognitives :**

  L'analyse du phénomène de la révision législative du seul point de vue
  herméneutique est cependant insuffisante pour saisir la nature propre
  du phénomène et les questions qu'il suscite. La révision législative
  impose de dépasser la conception de la loi comme message pour insérer
  cette théorie communicationnelle dans une véritable conceptualisation
  de l'*action législative*. La réinscription de la théorie de la
  communication et de l'information dans le cadre d'une théorie de
  l'action (rationnelle/irrationnelle, stratégique, efficace,
  économique, etc.) correspond d'ailleurs à un courant de pointe de la
  philosophie analytique de l'action, couplée avec les découvertes des
  sciences cognitives. Si on s'en réfère par exemple aux études menés au
  sein du CREA (URA du CNRS en épistémologie appliquée), et en
  particulier aux travaux de Pierre Livet (notamment _La communauté
  virtuelle. Action et communication,_ Ed. de l'éclat, 1994), on
  découvre que la théorisation de l'action (individuelle ou collective)
  implique nécessairement la prise en compte d'un phénomène d'évaluation
  et de correction donc de révision, l'action ne pouvant être décrite
  comme la simple mise à exécution d'une intention prédéterminée mais
  bien plutôt l'intention apparaissant comme la résultante de l'action,
  plus précisément comme l'interprétation donnée par l'observateur
  extérieur aux révisions d'actions rendues nécessaires par la
  survenance d'obstacles imprévus durant l'exécution et suscitant des
  modifications des étapes de l'action pour atteindre la cible, voire
  une redéfinition de la cible elle-même.

  On ne saurait s'exagérer le potentiel de ces recherches fondamentales
  (ici très grossièrement esquissées) pour des applications en sciences
  sociales, tout particulièrement ses prolongements possibles sur le
  terrain politico-juridique[^1] et encore plus précisément sa portée heuristique pour
  l'élaboration d'une théorie de la législation révisable. Pour
  l'exprimer encore une fois lapidairement, suivant les analyses de la
  théorie de l'action, l'intention du législateur, autrefois la source
  réelle de la loi et de sa force obligatoire et le canon de son
  interprétation, n'apparaît plus comme unique et historiquement limité
  aux travaux préparatoires, mais au contraire comme un effet émergent
  des interactions entre le législateur et ses interlocuteurs
  institutionnels ou privés et plus particulièrement comme le produit
  des révisions d'action opérées par l'organe législatif en fonction des
  obstacles et résistances à la réalisation de buts et d'objectifs,
  eux-mêmes précisés voire redéfinis au cours du déroulement de l'action
  législative.

+ **Sociologie, Sociologie juridique et Sociologie du droit :**

  L'organisation d'une procédure d'évaluation et de révision de la loi
  suppose bien évidemment la récolte d'informations sur les effets
  sociaux réels ou potentiels des actions législatives entreprises ou
  simplement projetées, de même que la mise au point de procédures
  d'analyse, d'interprétation, voire de critique des données ainsi
  recueillies. On est ici dans le domaine de la sociologie et en
  particulier des sociologies juridique et du droit, qui disposent d'une
  grande expertise dans ces questions. Mais ces méthodes sociologiques
  appellent de nouveaux développements lorsqu'elles sont en charge non
  plus simplement du bilan purement descriptif ou même critique de
  l'action législative mais en outre de propositions pour corriger,
  augmenter ou nuancer les effets de cette activité.

+ **Economie et Analyse économique du droit :**

  Les procédures d'évaluation et de révision de la loi sollicitent
  encore les compétences des économistes, qui disposent non seulement
  d'un savoir important en termes d'évaluation (procédures d'audit,
  techniques de managment, critères d'efficacité et d'optimalité,
  analyses coûts-bénéfices) mais jouent encore un rôle théorique moteur
  et particulièrement fécond en ce qui concerne les procédures de
  révision de l'action, en particulier dans le paradigme de
  l'individualisme méthodologique (théorie des jeux, théorie des
  conventions...). De par sa position charnière entre le droit et
  l'économie, l'analyse économique du droit a donc une fonction très
  importante à remplir dans la mise au point des modèles, concepts,
  paramètres et instruments de mesure pour l'évaluation et de la
  révision de l'action législative.

+ **Science Politique, Public Choice Theory et Philosophie
  politique :**

  Il est encore évidemment que la perspective d'une législation
  révisable impose de repenser le fonctionnement, et sans doute
  certaines des structures, de l'organisation politique elle-même. Cette
  réflexion doit être menée tant sur le terrain de la science politique
  que sur celui, plus abstrait mais très chargé en termes symboliques et
  de légitimation, de la philosophie politique. En particulier, l'image
  mythique du législateur souverain doit être réévaluée. La théorie de
  l me'action législative suppose encore une théorie du choix rationnel en
  politique, de l'évaluation des politiques publiques, l'étude du rôle
  des groupes d'intérêts et de pression, etc..

+ **Théorie de la législation, Légisprudence, Légistique :**

Enfin, le développement d'une politique d'évaluation et de révision des
lois nécessite le développement d'une théorie spécifique de la
législation. Cette théorie est aujourd'hui encore trop souvent réduite à
la légistique, qui étudie les normes techniques, et spécialement
linguistiques, pour l'élaboration d'une bonne législation. Mais au-delà
de cet aspect technique, il appartient à la légisprudence d'élaborer des
directives et des procédures permettant non seulement d'améliorer les
textes mais surtout d'augmenter le rendement et l'efficacité de la
législation, ce qui pose des problèmes, partiellement évoqués ci-dessus,
qui dépassent largement la question de l'expression et de la
coordination des textes législatifs.

Benoît Frydman

Bruxelles, le 19 novembre 1996

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[^1]: En ce sens Livet lui-même, o. c.,
  p. 16.

