Article de revue

Exégèse et Philologie : Un cas d'herméneutique comparée

Revue interdisciplinaire d'études juridiques, 1994

Langue originale: Français

Mots-clés

  • Herméneutique comparée
  • Exégèse juridique
  • Philologie classique
  • Intention de l'auteur
  • Schleiermacher
  • Sens unique du texte
  • Critique textuelle
  • Code civil
  • École de l'exégèse
  • Textualité authentique

Résumé

Cet article met en évidence les parallèles méthodologiques remarquables entre l'exégèse juridique française du XIXe siècle et la philologie allemande contemporaine, argumentant que les deux traditions d'interprétation partagent des principes herméneutiques fondamentaux. Tant les jurisconsultes commentateurs du Code civil (Demolombe, Aubry et Rau, Baudry-Lacantinerie) que les philologues classiques (Schleiermacher, Wolf, Boeckh) s'accordent sur trois postulats : la primauté du texte authentique et établi avec certitude, la conviction que chaque texte ne peut avoir qu'un seul sens véritablement unique, et la mission de l'interprète de reconstituer l'intention originale de l'auteur ou du législateur.

Thèmes

  • Argumentation & interprétation

Texte intégral

"Saisie à son apogée, la compréhension parfaite consiste à mieux comprendre celui qui discourt qu'il ne s'est lui-même compris"

Schleiermacher

Cet article a pour objet de mettre en évidence les relations étroites entre la théorie dominante de l\'interprétation juridique au xixe siècle, connue sous le nom d\'Ecole de l\'exégèse, et la méthode philologique qui s\'institutionnalise durant la même période dans le domaine des études littéraires, théologiques et philosophiques.

L\'oeuvre des grands commentateurs du Code civil, dont un portrait sévère et peu nuancé avait été tracé par Gény et les partisans de la \"libre recherche scientifique\"1, Paris, L.G.D.J., 1ère éd. 1899, 2ème éd. 1919, spécialement les deux premières parties ainsi que la préface de Saleilles. - J. Bonnecase, L\'école de l\'exégèse en droit civil, Les traits distinctifs de sa doctrine et de ses méthodes d\'après les professions de foi de ses plus illustres représentants, Paris, de Boccard, 2ème éd. 1924. - H. de Page, De l\'interprétation des lois : contribution à la recherche d\'une méthode positive et théories en présence, Bruxelles, Paris et Lausanne, 1925, réédité chez Swinnen, Bruxelles, 1978. - Plus modérément : J. Charmont et A. Chausse, \"Les interprètes du Code civil\", in Le Code civil 1804-1904. Le livre du centenaire, t. ie, Paris, 1904. - Gaudemet, L\'interprétation du Code civil en France depuis 1804, Paris, 1935.], suscite un regain d\'intérêt dont témoignent plusieurs études2, 1982, 254-262 ; repris dans Droits, 1985, 115-123. - A. Desrayaud, \"Ecole de l\'Exégèse et interprétations doctrinales de l\'article 1137 du Code civil\", Revue trimestrielle de droit civil, 1993, 535. - Kanayama, \"Les civilistes français et le droit naturel au xixe siècle. A propos de la prescription\", R.H.F.D., 1989.VIII, p. 129.- L. Husson, \"Analyse critique de la méthode de l\'exégèse\", Archives de philosophie du droit, 1972, t. XVII : L\'interprétation dans le droit, p. 125 et \"Examen critique des assises doctrinales de l\'école de l\'exégèse\", Revue trimestrielle de droit civil, 1976, p. 431. - Chaïm Perelman, Logique juridique, Paris, Dalloz, 2ème éd. 1979, spéc. n. 16 à 30, p. 23 à 50. - F. Ost et M. van de Kerchove, Entre la lettre et l\'esprit. - Les directives d\'interprétation en droit, Bruxelles, Bruylant, 1989, spéc. p. 86 à 102 : étude du \"modèle exégétique\".]. Dans le mouvement initié par \"l\'Eloge de l\'exégèse\" de Philippe Rémy, certains travaux vont jusqu\'à mettre en cause l\'existence d\'une méthode spécifique et même de l\'Ecole exégétique en tant que telle3 tandis que d\'autres soulignent, à l\'inverse, la philosophie commune qui anime les différents auteurs4, Paris, PUF, 1975, col. Sup. le juriste, vol. 7.].

Pour éclairer ce débat, il est utile de resituer dans leur contexte historique les théories des civilistes du xixe siècle relatives à l\'interprétation en les comparant à celles de leurs contemporains qui, dans d\'autres disciplines, sont également confrontés à des problèmes de compréhension des textes. Car, si l\'interprétation joue un rôle essentiel en droit, il n\'en va pas autrement pour les sciences humaines constituées au siècle dernier, qu\'on a pu qualifier, à la suite de Dilthey, de \"sciences herméneutiques\"5, Paris, Seuil, 1976 (trad. partielle de la 2ème édition de 1965), spéc. iie partie. - Comp. M. Foucault : \"Interpréter et formaliser sont devenues les deux grandes formes d\'analyse de notre âge : à vrai dire nous n\'en connaissons pas d\'autres\" (Les mots et les choses, Paris, Gallimard, 1966, col. \"Tel\", p. 312).]. La période traditionnellement assignée en droit à l\'Ecole de l\'exégèse (1804-1890) est marquée ailleurs par la montée en puissance d\'une nouvelle discipline \"scientifique\", la Philologie, dont les méthodes remplacent celles de l\'herméneutique traditionnelle dans l\'interprétation des Ecritures bibliques et des monuments de l\'Antiquité6, Paris, Seuil, 1978, p. 125-156.]. On peut citer parmi les représentants de cette école d\'origine allemande F.A. Wolf, F. Ast, A.W. Boeckh7, Berlin, 1807 et Vorlesungen über die Altertumswissenschaft, Leipzig, 1831. - F. Ast, Grundriss der Philologie et Grundlingen der Grammatik, Hermeneutik und Kritik, Landshut, 1808. - A. W. Boeckh, Encyclopädie und Methodologie der philologischen Wissenschaften, Leipzig, 2è éd., 1886.] et surtout F.D.E. Schleiermacher dont l\'Herméneutique générale demeure un classique8. La méthode philologique s\'exporte et investit progressivement l\'ensemble du champ des études littéraires. Sainte-Beuve, Renan et Taine rêvent en France d\'une critique littéraire scientifique, construite sur de rigoureux déterminismes historiques et psychologiques. Gustave Lanson sera l\'un des meilleurs artisans de cette transposition, mâtinée de sociologie9, Paris, 1925 et Essais de méthode, de critique et d\'histoire littéraire (rassemblés et présentés par Henri Peyre), Paris, Hachette, 1965. - Sur l\'impact de la méthode philologique dans les études littéraires anglo-américaines : R. Warren et A. Wellek, La théorie littéraire, Paris, Seuil, 1971 (trad. de la 3ème éd.), p. 54-63.]. Ses travaux dans le domaine de l\'histoire littéraire moderne française exerceront longtemps une influence considérable dans l\'enseignement des lettres, jusqu\'à ce qu\'ils soient pris pour cible par la nouvelle critique d\'inspiration structuraliste.

Dans la première partie, le lecteur pourra comparer par lui-même les écrits des philologues et des jurisconsultes dits de l\'Exégèse qui définissent leurs méthodes d\'interprétation respectives (I). Sur cette base, les lignes directrices d\'une stratégie d\'interprétation commune pourront être définies (II) avant de mesurer la distance qui sépare celle-ci de la pensée contemporaine (III).

I. RAPPROCHEMENT DES TEXTES :

\1. Le texte authentique. - On a à maintes reprises souligné, parfois en termes péjoratifs10, l\'attachement des commentateurs du Code civil au texte de la loi. Le respect par le commentaire du Code jusque dans l\'ordre de ses articles caractérise d\'ailleurs primitivement la méthode exégétique11, 1842, préface, p. 13).]. Il est lié à l\'impressionnant travail de codification qui substitue à la dispersion des sources de l\'ancien droit, à la variété des coutumes, aux incertitudes des ordonnances et édits royaux soumis aux aléas de l\'enregistrement, aux formules vagues du droit naturel, le texte officiel et certain, unique et stable de la loi12. Pour la première fois depuis longtemps, la doctrine travaille sur des données sûres, qu\'elle entend conserver telles. Les auteurs portent une attention particulière aux formalités d\'entrée en vigueur de la loi. En outre, un net revirement doctrinal s\'opère au sujet de l\'abrogation tacite des lois par désuétude ou caducité de leur cause : classique dans l\'ancien droit, elle est encore admise par Toullier et Duranton13, t. I, Bruxelles, Wahlen, 1845, § 153, p. 35-36. - Duranton, Cours de droit civil suivant le code français, 4ème éd., t. I, Bruxelles, 1841, § 107-108, p. 23-24. - Adde. Delisle, Traité de l\'interprétation juridique, t. I, Paris, Coste, 1849, § 42-43, p. 99-112.] mais fermement rejetée par Aubry et Rau, Demolombe et Baudry-Lacantinerie14, 5ème éd., t. I, § 29, p. 98-100. - Demolombe, Cours de Code Napoléon, 3ème éd., Paris, 1865, t. ie, § 35, p. 37-39. - Baudry-Lacantinerie, Précis de droit civil, t. ie, 10ème éd., Paris, 1908, § 42, p. 25.]. Le positivisme juridique peut venir qui identifie strictly le droit en vigueur aux textes promulgués par l\'autorité compétente15.

Dans un contexte tout-à-fait différent, le respect du texte caractérise aussi au plus haut point l\'école philologique. Les savants s\'attachent, par un travail critique sans précédent, à restaurer les textes légués par la tradition, qu\'il s\'agisse des Ecrits religieux ou de l\'Antiquité greco-latine, dans leur version authentique c\'est-à-dire originale16 : on compare les différentes \"leçons\" (variantes) des manuscrits, on déniche les interpollations, on traque les faux et les apocryphes dans le but d\'exhumer les oeuvres dans l\'état de leur première rédaction. Ce travail, particulièrement important et difficile pour les textes anciens, s\'impose également en littérature moderne. Les quatres premières étapes de la méthode de Lanson (qui en comporte neuf au total) sont consacrées à la critique du texte : authenticité, interpollations, datation et variantes17, p. 43-44.]. L\'érudition entreprend une vaste tâche presque comparable à celle que le pouvoir politique a réalisé pour le droit français : établir les textes dans une version certaine et unique, base indispensable d\'un travail de compréhension scientifique18.

\2. Le sens véritable.- Une fois le texte assuré, il faut en fixer la signification ; c\'est l\'étape de l\'interprétation proprement dite. Philologues et exégètes en définissent le principe et le but en rupture complète avec l\'herméneutique traditionnelle, religieuse ou juridique. Celle-ci admettait a priori la possibilité d\'une pluralité de sens. Ainsi, dans l\'exégèse patristique, la doctrine des quatre sens de l\'Ecriture prescrit à l\'interprète de dégager, pour chaque passage de la Bible, les sens historique, allégorique, moral et anagogique19, p. 106-113. - La tradition talmudique, avec la théorie des quatre niveaux de lecture (pshat, remez, drash et sod) et la recommandation d\'une relecture permanente de la Thora, pratique cette pluralité sémantique de manière hyperbolique et infinie.]. De même, l\'interprétation juridique traditionnelle, héritée des jurisconsultes romains, construit, par divers moyens rhétoriques, une multiplicité de sens possibles pour un même texte entre lesquels elle choisit ensuite celui jugé le plus conforme au juste et à l\'utile20, t. XVII, 1972, p. 72 à 88. - En droit romain : G. Hanard, \"\'Interpretatio\' et normes de droit privé sous la République et le Principat\" in L\'interprétation en droit. - approche pluridisciplinaire, dir. van de Kerchove, Bruxelles, Facultés Universitaires de St Louis, 1978, p. 387-441, spéc. la conclusion, p. 438-441. - Dans l\'ancien droit, on recourait notamment aux multiples brocards et maximes d\'interprétation pour susciter les différentes significations.]. Le Traité de l\'interprétation juridique de Delisle, publié en 1849, montre l\'influence tardive de cette méthode appliquée, dans la plus pure tradition, au droit nouveau, en pleine période de l\'Exégèse21, t. ie, préface et § 15, p. 9 pour un exposé théorique de la méthode.].

En réaction contre cette pléthore sémantique, perçue comme irrationnelle, les interprètes du xixe siècle revendiquent l\'unicité du sens. Selon Wolf, \"deux explications qui concerneraient le même passage, ou deux sensus, ne sont jamais possibles. Chaque phrase, chaque suite de phrases n\'a qu\'un sens, même si on peut bien discuter de ce sens. Il peut être incertain ; néanmoins, pour celui qui cherche, il n\'y en a qu\'un seul\"22. Plus catégoriquement encore, Lanson affirme : \"Il y a dans tous les ouvrages de littérature, même dans la poésie, un sens permanent et commun, que tous les lecteurs doivent être capables d\'atteindre, et qu\'ils doivent d\'abord se proposer d\'atteindre (...). Il y a une vérité accessible dans l\'étude littéraire et c\'est ce qui la fait noble et saine\"23, p. 41-42 et 43.].

Les tenants de l\'Exégèse affichent une ambition similaire dans leur définition de l\'interprétation. Selon Boileux et Demolombe, \"interpréter, ce n\'est pas changer, innover\ ; c\'est fixer le sens exact, véritable d\'une disposition, et déterminer sa portée : l\'interprétation, de quelque source qu\'elle émane, conduit donc au même but. En réalité, il n\'y a qu\'une seule espèce d\'interprétation\"24, 6ème édition, Paris, 1856, t. I, § 4, p. 28 (souligné par l\'auteur). - Demolombe, Cours de Code Napoléon, 3ème éd., Paris, 1865, t. ie, § 115, p. 137. - V. aussi Baudry-Lacantinerie, Précis de droit civil, t. ie, 10ème éd., Paris, 1908, § 100, p. 52 : \"[l\'interprète] doit déterminer le véritable sens de la loi...\".]. En outre, la doctrine du sens clair, formulée par l\'Exégèse25 et consacrée par la jurisprudence26, p. 13-50.], non seulement présuppose l\'unicité du sens, mais encore postule, avec un optimisme caractéristique, la possibilité de saisir ce sens de manière évidente et immédiate27. Cette transparence sémantique rend le recours à l\'interprétation théoriquement inutile ou du moins accessoire. En règle, le juge applique simplement la loi ; par exception, en cas d\'obscurité ou d\'ambiguïté, il l\'interprète.

\3. L\'intention de l\'auteur.- \"Ce sens unique et scientifiquement garanti coïncide avec l\'intention de l\'auteur\"28, p. 140 à propos de la philologie.]. Pour Schleiermacher, \"tout discours correspond à une série de pensées chez celui qui discourt\"29. L\'interprète s\'intéresse au texte en tant qu\'il lui donne accès aux pensées de son auteur et permet de saisir leur articulation30. \"L\'herméneutique, selon la définition de Wolf, est l\'art de saisir les écrivains, par conséquent les pensées écrites ou même seulement oralement exprimées d\'autrui de la même manière qu\'il les a saisies lui-même\"31. La critique philologique entend restaurer, à l\'aide du texte, de ses sources et de la biographie de l\'auteur, la figure même de l\'écrivain ou du philosophe, sa personnalité unique, son parcours32, Paris, PUF (Quadrige), 1963, p. 26-30.]. La focalisation sur l\'auteur marque une nouvelle rupture avec l\'herméneutique traditionnelle : les glossateurs médiévaux ne se préoccupaient pas de saisir la pensée de l\'auteur en termes psychologiques mais plutôt de transmettre la science supposée contenue dans le texte33, p. 205 s\'appuyant sur Thurot. - Dans la tradition médiévale, le nom de l\'auteur est l\'argument d\'autorité qui garantit la vérité scientifique du discours attribué (M. Foucault, \"Qu\'est-ce qu\'un auteur ?\", Bulletin de la Société française de Philosophie, 1969-3, p. 73-104, spéc. p. 84-85).]. Pour la Philologie, il s\'agit avant tout d\'exhumer la \"vie\" et de retrouver l\'\"esprit\" qui ont animé le \"génie\" dont l\'oeuvre est l\'expression34. \"Nous voulons être oubliés, et qu\'on ne voie que Montaigne et Rousseau, tels qu\'ils furent, tels que chacun les verra, s\'il applique loyalement, patiemment son esprit aux textes35\" écrit Lanson. Le sens qui correspond à l\'intention de l\'écrivain est seul légitime et Schleiermacher n\'hésite pas à convoquer l\'autorité suprême pour entériner sa préséance jusque dans l\'exégèse biblique : \"Si on demande en outre pourquoi l\'Ecriture n\'est pas née de façon tout-à-fait miraculeuse sans faire appel à des hommes, alors il faut répondre que l\'Esprit divin ne peut avoir choisi cette méthode qu\'afin que nous reportions tout aux auteurs mentionnés. Voilà pourquoi cette interprétation peut seule être la bonne\"36.

Comparons avec les textes des jurisconsultes de l\'Exégèse. Pour Toullier, \"les mots sont les signes de la pensée\" et \"l\'interprétation, c\'est l\'art de découvrir les pensées qu\'expriment les paroles ou les écrits\"37. En Droit, selon Baudry-Lacantinerie, \"l\'oeuvre de l\'interprète est donc de reconstituer la pensée du législateur\"38. De même, pour Laurent, se référant à Savigny : \"Il faut revenir à la règle établie par les auteurs mêmes du Code. Quelle est l\'oeuvre de l\'interprète ? c\'est de reconstruire la pensée du législateur\" ; en effet, \"n\'est-ce pas la pensée qui constitue l\'essence de la volonté, et par suite l\'essence de la loi ?\" ; et encore \"Qu\'est-ce que la lettre, sinon la formule de la pensée ?\"39.

Aubry et Rau déduisent de ces prémisses de véritables règles d\'interprétation : \"le Code civil ne contient pas de règles sur l\'interprétation des lois ; mais celles qu\'il donne dans les articles 1156 et suivants, pour l\'interprétation des conventions, peuvent y suppléer : les lois en effet sont l\'expression de la volonté du législateur comme les conventions sont l\'expression de la volonté des parties contractantes\"40, revu et augmenté par Aubry et Rau, 2ème éd., I, § 40, note 4, p. 32, repris dans le texte, 5ème éd. , I, § 40, p. 193 dans une version pratiquement identique. - En ce sens notamment, Arntz, Cours de droit civil français, t. III, 2ème éd., Bruxelles-Paris, 1879, p. 24. - Sur le parallélisme des \"tendances\" dans l\'interprétation des lois et des contrats : Colin et Capitant, Cours élémentaire de droit civil français, t. II, 10ème éd. par Julliot de la Morandière, Paris, 1948, § 113, p. 80.]. Or ces dispositions, très diverses, reprises directement de Pothier41 et indirectement du Digeste, c\'est-à-dire de l\'ancienne herméneutique, sont réduites par les commentateurs à la seule règle de l\'article 1156 du Code qui prescrit de \"rechercher quelle a été la commune intention des parties contractantes plutôt que de s\'arrêter au sens littéral des termes\". Les autres dispositions qui réfèrent à l\'usage, à l\'utile, à la cohérence de l\'acte, etc. ne sont que des moyens de révéler cette commune intention. Quant à l\'article 1162, qui décide dans le doute l\'interprétation contre le stipulant, les nouveaux exégètes estiment le plus souvent qu\'il n\'édicte pas une véritable règle d\'interprétation dès lors qu\'il ne trouve pas sa place dans la théorie de l\'intention42, t. VII, Paris, 1892, § 175, p. \243.]. Cette lecture des directives d\'interprétation du Code civil, même unanime, n\'apparaît nullement évidente. Toullier, par exemple, y voyait encore la prévalence de l\'usage et considérait l\'article 1162 comme \"une des règles d\'interprétation les plus fréquentes et les plus certaines\"43. Les exégètes ont en réalité proceeded à la réinterprétation des règles multiples de l\'herméneutique traditionnelle dans l\'optique convergente de leur stratégie nouvelle.

En matière de lois désormais, comme dans les conventions ou les autres actes juridiques, la volonté de l\'auteur s\'impose comme l\'objectif ultime et la référence obligée de l\'interprète. La Révolution introduit par ailleurs le référé du judiciaire au législatif pour trancher les difficultés d\'interprétation et le législateur détient en outre l\'interprétation authentique de la loi (Eius est interpretari legem, cujus est condere)44.

\4. Les étapes de l\'interprétation.- Cette conception de l\'interprétation influence évidemment les techniques recommandées ou mises en place pour la découverte du sens.

Chez Schleiermacher, le processus herméneutique comporte deux étapes. Premièrement, l\'aspect grammatical, dont \"la tâche consiste à comprendre le sens d\'un discours à partir de la langue\"45, étudie la signification des mots et leurs liaisons. En second lieu, l\'aspect technique ou psychologique \"se fonde sur la connaissance de la particularité de celui qui expose comme étant son unité interne\"46. \"La compréhension technique est la reconstruction du donné\"47, c\'est-à-dire idéalement \"la connaissance de [l\']époque [de l\'écrivain], de sa situation personnelle, de tout ce qu\'il devait savoir, même si nous ne le rencontrons pas réellement\"48. De même, Lanson établit d\'abord le sens littéral \"par l\'histoire de la langue, la grammaire et la syntaxe historique\" et ensuite le sens littéraire qui détache ce qui est propre à l\'auteur du contexte de son temps, cherchant à saisir \"dans un accent, dans un reflet, dans un tour, les intentions profondes et serrées qui souvent corrigent, enrichissent et même contredisent le sens apparent du texte\"49. Pour Schleiermacher cependant, \"il ne s\'agit pas de deux espèces d\'interprétation mais au contraire toute interprétation doit réaliser les deux\"50. \"De même que tout discours entretient une double relation avec la totalité de la langue et avec la totalité de la pensée de son auteur, de même tout acte de comprendre comporte deux moments : comprendre le discours comme un [élément] extrait de la langue et le comprendre comme une réalité produite dans le sujet pensant\"51. \"Dans une interprétation correcte, tous les éléments différents doivent concorder dans un seul et même résultat\"52, p. 151.].

Les juristes de l\'Exégèse distinguent également deux moments dans l\'interprétation. D\'abord, l\'interprétation grammaticale qui, selon Aubry et Rau \"s\'attache à déterminer le véritable sens d\'un texte obscur ou incomplet, en s\'aidant des usages de la langue et des règles de la syntaxe\"53, I, 5ème éd., § 40, p. 193.] ou, d\'après Baudry-Lacantinerie, \"a pour objet de déterminer le sens des mots et des phrases par application des règles du langage\"54, I, § 101, p. 52.], en donnant la préférence au sens \"technique\", c\'est-à-dire au sens juridique, sur le sens vulgaire. Ensuite, l\'interprétation logique regroupe tous les autres procédés, principalement l\'examen des travaux préparatoires, le rapprochement des textes et les arguments dits logiques (a pari, a fortiori, a contrario). Elle \"fait connaître l\'esprit de la loi, les motifs qui ont guidé ses auteurs\"55. \"L\'interprétation logique est elle-même déclarative, extensive, ou restrictive, suivant qu\'elle a simplement pour objet de rechercher le véritable sens d\'un texte obscur ou incomplet, ou qu\'elle se propose d\'étendre ou de restreindre la sphère d\'application d\'une disposition légale, dont la rédaction, quoique claire et complète en elle-même, ne rendrait cependant pas exactement la pensée du législateur\"56, p. 53.]. Les meilleurs auteurs, Aubry et Rau et Baudry-Lacantinerie comme Schleiermacher, privilégient la cohérence des grands textes mais toujours en tant qu\'indice de la pensée véritable de leurs auteurs57 cette cohésion qu\'il faut présupposer partout est la preuve suprême de la pénétration de l\'individualité\".]. Enfin, Laurent, se ralliant à Savigny, indique que \"ces deux interprétations [grammaticale et logique] concourent et qu\'elles se confondent même\"58.

II. DEFINITION D\'UNE STRATEGIE D\'INTERPRETATION :

\1. Les ressemblances pointées entre la doctrine de l\'interprétation des philologues et celle des jurisconsultes de l\'Exégèse conduisent à s\'interroger sur les raisons d\'une telle coïncidence. Un procédé d\'explication classique consiste à déceler les influences personnelles que les idées des uns ont exercées sur l\'oeuvre des autres. Par exemple, Laurent s\'en réfère pour la théorie de l\'interprétation à Savigny, dont l\'Ecole historique entretenait avec le mouvement philologique et romantique des liens avérés, notamment par l\'intermédiaire de Jacob Grimm59, t. XIX (1974), p. 151-180. - Dufour trace un portrait intéressant de Jacob Grimm, un des célèbres conteurs, philologue, romantique et co-fondateur de l\'Ecole historique (également dans le même ouvrage : \"J. Grimm, une philosophie romantique du droit et de l\'histoire\", p. 425-438). Michelet a conçu ses Origines du droit français... (1837) sur le modèle et sous l\'influence d\'un ouvrage de Grimm (p. 167 et note 4). - Pour les citations de Laurent : Principes, § 272-273, p. 341-343.]. On pourrait de même mesurer la transmission des \"idées allemandes\" via le Manuel de Zachariae, élevé au fil des éditions par Aubry et Rau au rang de chef-d\'oeuvre de l\'Exégèse60. Cette méthode est, remarquons-le au passage, typiquement philologique en tant qu\'elle accorde une importance déterminante aux sources d\'inspiration des auteurs traitées comme de véritables \"causes\" des ouvrages. Elle nous apporte cependant peu d\'informations sur le système d\'interprétation mis en place lui-même. En outre, si des influences personnelles ne peuvent être exclues, leur portée demeure marginale dans un contexte historique marqué par l\'autonomie croissante des études juridiques, comme des études littéraires d\'ailleurs. L\'Ecole de l\'exégèse paraît à l\'évidence davantage lié au phénomène français de codification et au positivisme juridique qu\'à la philologie allemande. Il faut reconnaître ici deux processus parallèles plutôt que d\'en chercher vainement la continuité dans un illusoire rapport de cause à effet.

Cependant, si l\'on tient absolument à assigner à cette doctrine de l\'interprétation une origine, on peut, avec toute la circonspection qu\'appelle ce genre de spéculation, isoler très en amont de la période considérée, au coeur même de la Modernité et de la Réforme, un point de croisement entre le positivisme juridique et la critique philologique. Plus précisément, leurs prémisses respectives se croisent dans deux textes importants : le Léviathan de Hobbes61, Londres, 1651, trad. par Tricaud, Paris, Sirey, 1971.] et le Traité théologico-politique de Spinoza62. Le Léviathan théorise une conception nouvelle de la loi conçue comme l\'expression de la volonté arbitraire d\'un souverain auquel les citoyens ont collectivement concédé par contrat le monopole de la force, dans le souci de sauvegarder leur sécurité63. Toutefois, l\'exposé de cette philosophie politique n\'occupe que la première moitié de l\'ouvrage, la seconde étant consacrée à l\'interprétation des Ecritures. Hobbes y conteste le pouvoir des docteurs des Eglises, dont les querelles compromettent la paix civile. D\'une part, il place l\'Eglise sous l\'autorité du souverain civil seul habilité à interpréter authentiquement les Ecritures et à transformer ses prescriptions en lois. D\'autre part, il remet en cause la tradition par le moyen d\'une ébauche de critique historique des textes : il conteste par exemple l\'attribution traditionnelle de certains livres saints à des personnages bibliques comme Moïse. Quelques années plus tard, le Traité théologico-politique professe, dans l\'intérêt de \"la liberté de philosopher\", des thèses proches de Hobbes sur l\'autorité absolue du souverain civil, y compris à l\'égard de l\'Eglise. A son tour, Spinoza propose et applique une nouvelle méthode d\'\"interprétation de l\'Ecriture par l\'Ecriture elle-même\". Censément construite à l\'image de l\'histoire naturelle, celle-ci jette en réalité les bases de la critique interne et externe des textes et est aujourd\'hui reconnue comme une anticipation géniale de la méthode et des thèses de la Philologie64. La rupture avec l\'herméneutique traditionnelle (en particulier le Guide des égarés de Maïmonide65) se consomme dans la distinction qu\'opère Spinoza entre le sens du texte biblique, identifié à la pensée de son auteur humain historique, et la valeur de vérité des thèses qui y sont soutenues, ainsi rendues contestables66. Une étude complète serait nécessaire pour le prouver mais on peut avancer, au départ de ces deux ouvrages, que le développement d\'une stratégie d\'interprétation philologique contre l\'exégèse biblique traditionnelle constitue un moment décisif dans la transition moderne d\'un droit naturel révélé à un droit positif promulgué. Les conceptions politiques de Hobbes seront véhiculées jusqu\'à la Révolution, notamment par Locke et Rousseau tandis que la méthode spinoziste d\'interprétation sera transmise aux philologues par l\'intermédiaire de Richard Simon.

\2. L\'herméneutique comparée67, Milano, 1990. - V. aussi supra note 5). - L\'herméneutique comparée s\'inspire davantage de la méthode appliquée par Michel Foucault dans Les mots et les choses (Gallimard, 1966) et théorisée dans L\'archéologie du savoir (Gallimard, 1969).] se préoccupe toutefois moins de l\'origine qu\'elle ne s\'attache à repérer, par delà les frontières des disciplines constituées, des régularités et des homologies de structure dans les théories de l\'interprétation. Elle tente par ce moyen de mettre à jour les prémisses épistémologiques68, souvent occultes, qui fondent et conditionnent les méthodes de recherche en sciences humaines.

En l\'espèce, la comparaison des textes indique la montée en puissance au xixe d\'une nouvelle stratégie d\'interprétation, en rupture avec les herméneutiques traditionnelles. Cette stratégie repose sur une conception monologique du sens identifié strictly à l\'intention de l\'auteur historique du texte. L\'\"auteur\" et le \"législateur\" en sont les principaux instruments en philologie et en droit69. Ils sont issus de la même matrice : le législateur est l\'auteur de la loi ; mais le terme \"auteur\" a lui-même une origine juridique puisqu\'il désigne celui de qui une personne tient un droit ou une obligation. Dans le Léviathan de Hobbes, par exemple, les parties au contrat social sont désignées comme \"author\" alors que les rédacteurs des Livres saints sont appelés \"scriptor\" (\"writer\" dans la version anglaise) et exceptionnellement seulement \"author\"70. Le personnage de l\'auteur, tel que nous le connaissons, apparaît avec l\'époque moderne71, Paris, Seuil, 1984, p. 61-67, spéc. 61-62. - Comp. M. Foucault, \"Qu\'est-ce qu\'un auteur ?\", op. cit., p. 82-88.]. Juridiquement, il n\'obtiendra qu\'à la Révolution française la reconnaissance d\'un véritable droit de propriété sur ses oeuvres72. Dès lors, l\'auteur commence son règne : il occupe le devant de la scène, conserve le secret de l\'oeuvre et donne au sens sa référence ou, selon Barthes, \"son cran d\'arrêt\" ; il passe pour être le propriétaire exclusif et éternel de la signification de ses oeuvres73, dont il devient, par le biais de ses discours, de ses brouillons ou de ses actes mêmes, l\'interprète autorisé, à l\'égal du législateur pour les lois qu\'il promulgue.

Cette conception unilatérale de l\'interprétation s\'appuie sur une sémantique sous-jacente, qui n\'affleure qu\'occassionnellement à la surface des textes mais détermine une économie serrée du sens. Quatre traits majeurs, qui portent la marque de l\'état des idées au xixe siècle, en délimitent le contour :

a) le positivisme. - Le jurisconsulte de l\'Exégèse ou le philologue, soucieux de constituer sa discipline en science positive, ne considère pas le sens comme un mystère ineffable de nature métaphysique74 mais au contraire comme un fait positif, une réalité empirique déterminée. Le texte a une et une seule signification véritable, qui peut être découverte avec certitude, soit immédiatement comme une évidence (doctrine du sens clair), soit à l\'issue d\'une procédure scientifique de vérification. L\'interprétation correspond à un acte de connaissance objectif, qui doit et peut être purgé de tout jugement de valeur propre à l\'interprète75.

b) l\'historicité. - Ce fait positif est un fait historique précis. Le sens du texte se trouve tout entier derrière lui, dans le passé de son origine, dans l\'acte même de sa conception et de sa rédaction. Comme l\'écrit Barthes, \"l\'auteur, lorsqu\'on y croit est toujours conçu comme le passé de son propre livre : le livre et l\'auteur se placent d\'eux-mêmes sur une même ligne, distribuée comme un avant et un après\"76. L\'exégète considère à partir du texte, traité comme un document, l\'événement de son énonciation. Interpréter revient à restituer ce que l\'auteur a voulu dire dans le contexte historique où il l\'a dit. Cette position reflète l\'emprise de l\'histoire sur toutes les sciences humaines au xixe siècle, y compris dans l\'étude de la langue et des significations77, ch. VII, spéc. p. 229-233 et pour l\'étude du langage, p. 245 s., spéc. 249. - V. aussi à ce propos : O. Ducrot, Le structuralisme en linguistique, Paris, Seuil, 1968, col. \"Points\", p. 35 et s.]. Elle est toutefois particulièrement embarrassante pour les juristes, chargés d\'appliquer des textes anciens à des cas toujours nouveaux et donc d\'en actualiser la signification78. L\'Ecole de la libre recherche scientifique en tirera un sérieux argument contre l\'Exégèse79.

c) le psychologisme Ce fait est en outre de nature psychologique. Puisque \"les mots sont les signes des pensées\", ce sont ces pensées qui constituent la réalité du sens. En conséquence, l\'exégète tente de saisir et de restituer l\'esprit et les sentiments de l\'auteur et, en droit, la volonté du législateur ou des parties. Partis à la recherhe d\'un sens positif et objectif, le philologue et le jurisconsulte sont ainsi insensiblement conduits à spéculer sur des états mentaux, d\'autant plus insondables qu\'ils sont attribués parfois à des êtres fictifs80. La dérive paraît inéluctable pour qui lie le sens à l\'intention d\'un sujet81. D\'une manière générale, le psychologisme affecte d\'ailleurs toutes les sciences de l\'époque et spécialement, comme l\'ont montré et dénoncé Frege et Husserl82 (1884), Paris, Seuil, 1969, spéc. p. 118 à 123. - E. Husserl, Recherches logiques I. Prolégomènes à la logique pure (1900-1901), 3ème éd., Paris, P.U.F., 1990, ch III à VIII, qui procède à une réfutation très circonstanciée des thèses psychologistes.], la logique, dont le rôle est essentiel en l\'occurence puisque cette discipline a en charge la théorie de la proposition et de son sens.

d) le romantisme. - Ce trait entraîne une autre conséquence. L\'interprète s\'intéresse moins au contenu des \"pensées\" qu\'à leur genèse. Le texte ne renvoie plus au monde, à la réalité, mais à l\'auteur ou, en droit, au législateur. Dans les termes de Jakobson, on dira que la fonction expressive du langage tend à prévaloir sur sa fonction référentielle83. C\'est le propre de l\'esthétique romantique, qui conçoit l\'oeuvre avant tout comme l\'expression du génie créateur de l\'artiste, par opposition à l\'esthétique classique qui privilégiait l\'imitation ou la représentation de la nature84. Un nouveau parallèle se dessine ici avec la philosophie du droit : du jusnaturalisme, qui voit dans la loi un rapport naturel établi entre les choses, elle évolue vers le positivisme juridique, qui définit la loi comme l\'expression de la volonté du souverain. Ces conceptions esthétiques et philosophiques exercent une influence décisive sur la théorie de l\'interprétation85, p. 259 s. (113 s. de la 2ème éd. allemande). - En droit : R. Dworkin, Law\'s Empire, Harvard University Press, Cambridge (Massachussets), London (England) 1986, p. 60 (trad. fr. L\'empire du droit, Paris, P.U.F., 1994, p. 65).]. De même que les philologues célèbrent la personalité unique et l\'esprit créateur de l\'artiste, les interprètes du Code Napoléon consacrent le génie et l\'autorité du législateur.

Ces quatres caractéristiques, le sens comme fait positif, historique, psychologique et romantique (expressif plutôt que référentiel) forment un système, qui nous donne la clé d\'un intrigant paradoxe relevé, dans une belle étude, par Philippe Gérard, à propos de la doctrine du sens clair86, p. 51-95, spéc. p. 55.]. On sait que celle-ci a pour objet d\'interrompre le processus interprétatif lorsque le sens des termes est clair par lui-même (Interpretatio cessat in claris). Or Laurent, Baudry-Lacantinerie et Aubry et Rau, qui soutiennent activement cette doctrine, admettent cependant que si le sens clair ne correspond pas à la pensée du législateur, cette dernière doit finalement prévaloir87. La contradiction apparente trouve sa solution dans la sémantique philologique : le sens unique du texte, immédiatement perceptible dans le texte (sens clair) ou accessible par l\'interprétation, est lui-même la pensée de l\'auteur si bien que dire que le sens clair ne coïncide pas avec la pensée du législateur, c\'est ne rien dire du tout ou confesser que la compréhension a échoué88.

\3. Enfin, plusieurs l\'ont constaté, la théorie monolithique de l\'interprétation, qui s\'en réfère exclusivement à l\'auteur pour déterminer le sens du texte, véhicule un argument d\'autorité89. En droit, très normalement, ce thème résonne plus fortement qu\'ailleurs. La référence systématique à la volonté du législateur s\'appuyait sur le pouvoir souverain et absolu qu\'on s\'accordait à lui reconnaître90. Dans le cadre actuel de l\'état de droit, on invoque encore une soi-disant prééminence constitutionnelle du pouvoir législatif (bien que M. Velu ait fait justice de cette théorie contestable91, Bruxelles, Bruylant, p. 245 s. (à propos du contrôle juridictionnel de la constitutionalité des lois).]). Et si les interprètes ne se limitent plus à invoquer la volonté du législateur, dont l\'insuffisance est patente, ce n\'est pas, pour une partie de la doctrine, sans regret ni mauvaise conscience. \"La loi n\'a plus de père, elle n\'a que des tuteurs\" déplore Michel Couderc, qui compare la figure tutélaire du législateur à \"l\'indésirable statue du Commandeur qu\'on répugne à convier (...) au souper du droit, que donnent le Palais et l\'Université\"92.

Les structuralistes, qui combattront avec succès la méthode philologique en littérature et en philosophie, partagent la même analyse, sinon le même sentiment. Roland Barthes reconnaît mais pour la contester la figure paternelle de l\'auteur. Il dénonce le privilège exorbitant que l\'auteur-Dieu, propriétaire éternel de l\'oeuvre, exerce sur le lecteur, simple usufruitier, contraint au sens droit. \"Nous savons, conclut-il, que pour rendre à l\'écriture son avenir, il faut en renverser le mythe : la naissance du lecteur doit se payer de la mort de l\'Auteur\"93. Quant à Michel Foucault, s\'il se réjouit lui aussi de l\'espace ouvert à d\'autres \"régularités discursives\"94, p. 41 et \"Qu\'est-ce qu\'auteur ?\", spéc. p. 81 et 95. - On peut définir la \"régularité discursive\" comme un principe de regroupement des textes en vue de leur compréhension (l\'auteur, le genre, l\'époque, etc.).] par l\'effacement de l\'auteur, il met cependant en garde, dans le débat qui l\'oppose à Jacques Derrida, contre le danger d\'un retour à l\'herméneutique traditionnelle qui, pour prêter trop de sens au texte, \"donne à la voix des maîtres cette souveraineté sans limite qui lui permet indéfiniment de redire le texte\"95. On ne serait alors émancipé de l\'autorité de l\'auteur ou du législateur que pour se placer sous celle, peu légitime, de l\'interprète. En définitive, ce que Foucault et ses contemporains contestent à travers la figure de l\'auteur, c\'est l\'autorité du sujet comme fondement extérieur du discours, de sa vérité et, au-delà, de la science elle-même96. Si d\'un sujet il y a lieu, celui-ci ne préexiste pas au texte pour lui donner sa caution, comme l\'auteur de la Philologie ou le législateur de l\'Exégèse, mais, au contraire, c\'est le discours lui-même qui construit son propre sujet97, p. 21-31, spéc. 25-27. - A.J. Greimas, \"Du discours scientifique en sciences sociales\", in Sémiotique et sciences sociales, Paris, Seuil, 1976, spéc. p. 10-12.]. Marcel Proust, un des premiers, avait opposé contre la méthode biographique de Sainte-Beuve que \"le moi de l\'écrivain ne se montre que dans ses livres\"98, Paris, Gallimard (Pléiade), 1971. - Sur la constitution du moi par l\'écriture dans la Recherche du temps perdu : L. Bersani, \"Déguisement du moi et art fragmentaire\", in Recherche de Proust, Paris, Seuil, 1980, col. \"Points\", p. 13-33, qui oppose de manière éclairante Proust et Flaubert. - Barthes, loc. cit..]. On rapprochera la phrase de cette autre d\'Henri Capitant extraite d\'un article fameux et contesté contre le recours aux travaux préparatoires dans l\'interprétation des lois : \"La loi est un organisme qui forme un tout et se détache de la volonté de ceux qui l\'ont élaborée, le jour où elle est votée. C\'est en elle et en elle seule qu\'il faut chercher l\'esprit et la raison d\'être de ses prescriptions...\"99.

III. CONCLUSION : DE L\'OEUVRE DU LEGISLATEUR AU TEXTE DE LA LOI:

\1. Le rapprochement des méthodes d\'interprétation qui ont prévalu au xixe siècle en droit d\'une part, dans les études théologiques, philosophiques et littéraires d\'autre part, renforce la thèse d\'une stratégie d\'interprétation commune aux civilistes français de cette époque. Qu\'on qualifie celle-ci d\'Ecole de l\'exégèse, de méthode philologique ou autrement importe peu pourvu que le tracé précis de ses contours permette d\'en saisir l\'unité et la cohérence. Cette stratégie marque une rupture épistémologique profonde avec l\'herméneutique traditionnelle, qui admettait une pluralité de sens possibles. Elle se caractérise par l\'analyse convergente du sens littéral et grammatical d\'un texte, établi ou restauré dans une version certaine, et de la pensée de l\'auteur auquel il est attribué. Elle repose sur une sémantique spécifique qui conçoit le sens comme un fait positif, historique et psychologique, qui exprime la pensée ou la volonté d\'un sujet plutôt qu\'il ne décrit un état de choses.

Cette théorie de l\'interprétation s\'impose plus tardivement en droit français que l\'année 1804 généralement assignée à l\'Ecole de l\'exégèse comme date de naissance. Les écrits de Toullier et de Duranton, par exemple, ne s\'inscrivent encore que de manière partielle et indécise dans le schéma que nous avons défini sur une base plus large. Mais la nouvelle stratégie se fixe et impose rapidement sa cohérence avec Demolombe et Aubry et Rau puis Baudry-Lacantinerie et Laurent. M. Rémy invoque la diversité des biographies et des tempéraments, l\'opposition des méthodes et l\'âpreté des querelles pour conclure qu\'\"il n\'y a point d\'Ecole\"100. Il ne voit pas qu\'un sol commun sert de terrain à ces affrontements, qu\'un même horizon du sens borne les interprétations divergentes, bref, que ces ouvrages reposent sur un socle épistémologique unique, qui étend d\'ailleurs son empire bien au-delà du droit. Certaines études, dans le prolongement de l\'article de Philippe Rémy, prétendent que les méthodes d\'interprétation des exégètes sont bien plus diversifiées que leur doctrine101. Le constat est exact mais non les conclusions qu\'on en tire. Les pratiques sont couramment en décalage par rapport aux stratégies qui prétendent les orienter, surtout en droit où la norme appelle à venir ce qui n\'est pas encore. La doctrine exprime une idéologie en puissance - mais parfois en manque - de se réaliser. En l\'espèce, le décalage est d\'autant plus important que la théorie du sens unique et clair correspondant à l\'intention de l\'auteur, si elle répond aux besoins de l\'historien ou du philologue du xixe siècle, convient mal à la pratique judiciaire, qui a vocation à actualiser le sens des textes en fonction de leur contexte d\'application factuel et axiologique.

Mais ce serait une erreur que de tenir pour rien la doctrine de l\'Exégèse au motif que ses promoteurs ne s\'y tiennent pas eux-mêmes. La doctrine juridique de l\'interprétation a une importance cruciale en tant qu\'elle constitue proprement la théorie de la connaisance du droit, qui oriente les solutions, contraint les motivations, trace une ligne de démarcation entre le discours scientifique et le propos fantaisiste. Elle reflète une certaine \"vision du droit\" qui organise à la fois la compréhension des pratiques et leur légitimation102, Gallimard, 1959, col \"Tel\", p. 25-27).]. Que l\'on considère seulement à quel point des expressions telles le \"sens clair\", \"le Législateur\", \"la volonté du législateur\" ou \"l\'intention des parties\" ont régné et règnent encore en maîtres dans la jurisprudence et imprègnent, au delà, l\'ensemble du champ juridique103, 2ème éd., Dalloz, Paris, 1989, exprime l\'orthodoxie au § 234 relatif aux \"méthodes actuelles d\'interprétation\" : \"Tout en admettant le principe d\'une certaine liberté du juge qui ne peut se contenter toujours d\'une simple déduction à partir des textes, on doit avant tout s\'attacher aux textes et remonter à l\'intention qui en a guidé la rédaction\" (p. 246-7). - Art. 7 de la loi belge du 31 mai 1961 relative à l\'emploi des langues en matière législative etc. : \"Les divergences qui peuvent exister entre les textes français et les textes néerlandais sont résolues d\'après la volonté du législateur, déterminée suivant les règles ordinaires d\'interprétation sans prééminence de l\'un des textes sur l\'autre\".]. Les critiques les plus sévères n\'ont pas réussi à nous en a affranchir. Nous n\'en finissons pas de sortir de l\'Exégèse. Les théories et les pratiques d\'interprétation ont beau se succéder et se multiplier, les juristes demeurent en grande partie prisonniers de la sémantique de l\'intention du locuteur, comme si celle-ci exprimait l\'essence même de la langue (comme \"signes des pensées\") et de la loi (comme \"expression de la volonté du souverain\"). Or le rapprochement que nous avons pu opérer entre l\'Exégèse juridique et la Philologie démontre au contraire que cette théorie est liée à un moment dans l\'histoire des idées. Elle ne dit ni le premier ni le dernier mot en matière de compréhension des textes : conçue en rupture par rapport à l\'herméneutique traditionnelle, antique et médiévale, la méthode philologique succombe à son tour au tournant linguistique, pragmatique et communicationnel opéré au cours du xxe siècle, qui impose une nouvelle conception du sens et de sa recherche.

\2. Le temps est venu de réexaminer, sans complexe, le primat accordé à la volonté du législateur dans la théorie juridique de l\'interprétation, non pour lui substituer la volonté de l\'interprète (ce serait renverser le problème sans le déplacer pour tomber dans des travers connus), mais pour recentrer la lecture vers le texte de la loi.

Cette évolution stratégique suppose d\'abord une nouvelle sémantique. Il s\'agit de dépasser le système obsolète qui oppose les pensées à leur expression, la forme au fond, la lettre à l\'esprit, le texte légal considéré comme une \"enveloppe\", un \"contenant\", qui \"n\'enchaîne que l\'ouvrier imprimeur\", à \"la chose essentielle\", le \"contenu\", \"la pensée que l\'auteur du texte a, par celui-ci, voulu exprimer\" ou \"son sens et sa portée véritables\" qui sont \"la loi elle-même\" (Ces derniers propos émanent du procureur général Paul Leclercq et de Henri de Page, partisans de la libre recherche scientifique et pourfendeurs de l\'Exégèse, dont ils héritent pourtant, comme on peut lire, la sémantique104). Il faut dissiper enfin l\'illusion réaliste qui imagine saisir, par delà la transparence du langage, des normes hypostasiées flottant dans quelque ciel métaphysique afin de pouvoir observer, dans le jeu permanent auquel le texte se prête et résiste à la fois, depuis sa rédaction jusqu\'à la lecture et au commentaire dont il fait l\'objet, le travail d\'accumulation du sens qui s\'accomplit. Selon la belle image de Roland Barthes, le texte n\'est pas un fruit à noyau dont la pulpe serait la forme et l\'amande le fond mais plutôt un oignon, \"agencement superposé de pelures (de niveaux, de systèmes), dont le volume ne comporte finalement aucun coeur, aucun noyau, aucun secret, aucun principe irréductible, sinon l\'infini même de ses enveloppes - qui n\'enveloppent rien d\'autre que l\'ensemble même de ses surfaces\"105.

Comprendre la loi comme un texte, plutôt que comme un fait ou une volonté dont le texte ne serait que le reflet plus ou moins fidèle, marque non seulement un retour au plus près de la pratique quotidienne, qui se nourrit mieux de textes que de déclarations d\'intentions ou d\'entités métaphysiques, mais ouvre encore à la théorie du droit un paradigme rigoureusement inverse de la doctrine du sens clair mais d\'une incomparable richesse. Car le texte représente bien autre chose que la trace figée d\'un discours. Il porte en lui une dynamique. Véritable machine à produire du sens mais aussi instrument de contrôle et de sélection de ses interprétations, il supporte la possibilité de discours nouveaux tout en les intégrant à sa propre permanence106, p. 69-77. - P. Ricoeur, \"Qu\'est-ce qu\'un texte ? Expliquer et comprendre\", in Du texte à l\'action, p. 137-211. - U. Eco, Les limites de l\'interprétation, spéc. p. 43-45. - V. aussi les très belles pages de M. Foucault sur le \"commentaire\" in L\'ordre du discours (leçon inaugurale au Collège de France), Paris, Gallimard, 1971, p. 23-28.]. En votant le texte de la loi, les parlementaires n\'arrêtent donc pas une fois pour toutes son sens mais initient au contraire un processus de production de normes dont la chaîne se prolonge, via les juges, la doctrine et les praticiens, jusqu\'aux justiciables107. Le texte de la loi offre aux lecteurs-interlocuteurs un espace balisé pour la discussion de ses significations et donc des normes. Dans cet espace pluriel où elle évolue, l\'interprétation se déroule comme une négociation permanente, tendue et argumentée pour la détermination provisoire d\'une signification convenue108, Paris, Ed. du Cerf (\"Humanités\"), not. p. 66.]. Et dans cette discussion, la poursuite de l\'intention de l\'auteur ne représente plus qu\'une des stratégies en concurrence pour la découverte du sens, sans privilège ni légitimité exclusive109, spéc. p. 29 et s. -En droit : B. Frydman, \"Le conflit des stratégies d\'interprétation en droit\", in La conflictualité des normes, Séminaire 1993-94 de l\'U.R.A. 1394 du C.N.R.S., inédit.].

¤


Notes


  1. ?F. Gény, _Méthodes d\'interprétation et sources en droit privé positif, Essai critique 

  2. ? Ph. Rémy, \"L\'éloge de l\'exégèse\", _Revue de la recherche juridique 

  3. ?Voyez les études précitées de Philippe Rémy, A. Desrayaud et Kanayama. 

  4. ?Voyez en particulier les deux articles précités de Husson ainsi que A.J. Arnaud, _Les juristes face à la société du XIX siècle à nos jours 

  5. ?Dilthey, Le monde de l\'esprit, Paris, 1947. - Le paradigme herméneutique des sciences morales chez Dilthey est approfondi par J. Habermas, Connaissance et Intérêt, Paris, Gallimard, 1976, col. Tel, spéc. ch 7 et 8 p. 175 à 220 et, dans une direction différente, par H.G. Gadamer H.G., _Vérité et méthode, Les grandes lignes de l\'herméneutique philosophique 

  6. ?Pour un exposé de la stratégie d\'interprétation philologique : T. Todorov, _Symbolisme et interprétation 

  7. ?F.A. Wolf, _Museum der Altertumswissenschaft 

  8. ?Schleiermacher lui-même n\'a jamais publié cet ouvrage mais en a laissé différentes versions manuscrites qui sont présentées et traduites par Ch. Berner dans Herméneutique, Ed. du Cerf, 1987. Pour chaque citation, nous indiquons le manuscrit dont elle est extraite, suivi de la pagination de la traduction. 

  9. ? _Méthodes de l\'histoire littéraire 

  10. ? Gény et certains de ses sectataires parlent de \"fétichisme légal\" et peu d\'auteurs résistent à la métaphore religieuse du \"culte\" du texte légal. 

  11. ?En cela, elle s\'oppose à la méthode dogmatique où l\'auteur suit son propre plan (N. Marcadé, _Elémens de droit civil français ou explication méthodique et raisonnée du Code civil 

  12. ?Dans le même sens : Rémy, art. cité, Droits, 1985, p. 122. 

  13. ?Toullier, _Le Droit civil français suivant l\'ordre du Code 

  14. ?Aubry et Rau, _Cours de droit civil français 

  15. ?Les professions de légalisme les plus nettes se trouvent chez Laurent (notamment Principes de droit civil, IX, n. 119-122 et Cours élémentaire de droit civil, préface, p. 13 et s.). 

  16. ?Ce sens est moderne. Dans l\'herméneutique médiévale, notamment chez St Thomas d\'Aquin, \"authentique\" ne signifie pas original mais vrai. \"Authenticus dénote la valeur, l\'autorité, la crédibilité d\'un texte mais non son origine\" (U. Eco, Les limites de l\'interprétation, Paris, Grasset, 1992, p. 205). 

  17. ?\"La méthode de l\'histoire littéraire\", in _Essais de méthode, de critique et d\'histoire littéraire 

  18. ?Sur les progrès réalisés à cet égard par la science littéraire au XIX siècle : Lanson, \"La méthode de l\'histoire littéraire\", p. 55. 

  19. ?Todorov, _Symbolisme et interprétation 

  20. ?Pour une description de cette méthode \"quasi-dialectique\" : M. Villey, \"Modes classiques d\'interprétation en droit\" in L\'interprétation dans le Droit, _Archives de Philosophie du Droit 

  21. ?_Traité de l\'interprétation juridique 

  22. ?Vorlesungen, p. 282 (traduction Todorov). 

  23. ?_Méthodes de l\'histoire littéraire 

  24. ?Boileux, _Commentaire sur le Code Napoléon 

  25. ?Baudry-Lacantinerie, I, § 89, p. 45. - Demolombe, I, § 116, p. 137. - Laurent, Principes, I, § 273, p. 342 et s. 

  26. ?M. van de Kerchove, \"La doctrine du sens clair des textes et la jurisprudence de la Cour de cassation\" in _L\'interprétation en droit - Approche pluridisciplinaire 

  27. ?Schleiermacher ne partage pas cet optimisme, mais bien l\'idéal de clarté : \"Dans aucun discours le sens d\'un élément singulier n\'est donc clair en lui-même, et l\'aspect grammatical de l\'interprétation est une tâche véritable\" (Herméneutique générale (1809-1810), p. 80) et \"Il n\'est pas possible, même pour les meilleurs écrivains, d\'éviter les difficultés herméneutiques\" (idem, p. 91, souligné par nous). 

  28. ?Todorov,_Symbolisme et interprétation 

  29. ?Herméneutique générale (1809-1810), p. 75 et Abrégé d\'herméneutique (1819), § 3-5, p. 114-115. 

  30. ?Schleiermacher, Ebauche de l\'herméneutique (1805), p. 60. 

  31. ?Vorlesungen, p. 271. - Comp. avec les formules voisines de Schlegel (Litterary Notebooks, 983 cité par Todorov, Symbolisme et interprétation, 154) et de Schleiermacher, Herméneutique, p. 108. 

  32. ?Cette démarche historiciste s\'étend également à l\'époque aux études philosophiques. Pour une description critique des travaux de E. Kapp et W. Jaeger sur Aristote, par exemple, voir P. Aubenque, _La prudence chez Aristote 

  33. ?U. Eco, _Les limites de l\'interprétation 

  34. ?Par exemple, Schleiermacher, Herm. gén. (1809-1810), p. 106-107 : \"Tout ouvrage qui relève de l\'art au sens le plus large est en même temps une action qui relève de la VI au sens le plus strict\". - V. aussi : Lanson, \"La méthode de l\'histoire littéraire\", p. 36. 

  35. ?Lanson, Essais de méthode..., p. 47 et 69. 

  36. ?Note de 1828 sous Abrégé (1819), § 13, p. \120. 

  37. ?Toullier, op. cit., § 304, p. 349 et § 307, p. 351. 

  38. ?Précis de droit civil, t. I, § 101, p. 52. 

  39. ?Principes, § 273, p. 343-344. - La même idée est déjà développée au § 272, p. 341-2. 

  40. ?Zachariae, _Cours de droit civil français 

  41. ?Traité des obligations, n. 91 à \102. 

  42. ?Marcadé, commentaire des art. 1156-1164 déplacé sous 1135, spéc. p. 463-4 (art. 1162) et p. 465 (réduction à l\'art. 1156). - Aubry et Rau, t. IV, Paris, 1902, § 347, p. 568-572. - Baudry-Lacantinerie, t. XI, Paris, 1900, § 553, p. 505 et la suite notamment p. 509 (art. 1156 prévaut sur 1157), p. 510 (art. 1159 rejoint 1156) et p. 514 (exclusion de art. 1162). - Demolombe, t. XXV, Paris, 1869, p. 1-39 spéc. § 3, § 14 (art. 1156 prévaut sur 1157), § 17 (réduction de art. 1159 à 1156), § 21 (réduction de art. 1161 à 1156), § 23 (exclusion art. 1162), § 30 (réduction de art. 1163 à 1156). - Duranton, t. VI, § 510, p. 182 (prévalence art. 1156 sur 1157) et § 516, p. 184 (prévalence art. 1156 sur 1159). - Huc, _Commentaire théorique et pratique du Code civil 

  43. ?t. III, § 318 s., p. 354 s., spéc. § 324, p. 355. - De même, pour Duranton, l\'usage doit prévaloir dans l\'interprétation des lois (I, § 100, p. 22). 

  44. ?Sur les formes variables de l\'interprétation législative en France au XIX siècle : Demolombe, I, § 120-123, p. 140-146. 

  45. ?Herméneutique générale (1809-1810), p. \78. 

  46. ?idem, p. 98. 

  47. ?idem, p. 99. 

  48. ?idem, p. 106. 

  49. ?\"La méthode de l\'histoire littéraire\", p. 44 : 6ème et 7ème étapes de la méthode. 

  50. ?Herméneutique générale (1809-1810), p. \75. 

  51. ?Abrégé d\'herméneutique (1819), p. \115. 

  52. ?cité par Todorov, _Symbolisme et interprétation 

  53. ?_Cours de droit civil français 

  54. ?_Précis de droit civil 

  55. ?Laurent, Principes, § 272, p. 341-2. 

  56. ?Aubry et Rau, I, § 40, p. 193-194. - Dans le même sens : Baudry-Lacantinerie, I, § 101 _in fine 

  57. ?Aubry et Rau, I, § 40, p. 193-195 se référant à l\'\"esprit de la loi\" et à la \"pensée du législateur\". - Baudry-Lacantinerie, I, § 101, p. 52-53. - Schleiermacher (Herm. gén., p. 98) : \"Tout ce qui est orienté dans un homme est cohérent et a un caractère commun. Mais pouvoir comprendre et montrer [dans l\'exposition\ 

  58. ?Principes, § 272, p. 341-2. 

  59. ?Voyez l\'étude convaincante et nuancée de A. Dufour, \"Droit et langage dans l\'Ecole historique du droit\", in Le langage du droit, _Archives de philosophie du droit 

  60. ?Zachariae était formé à la philosophie kantienne, à l\'histoire, au droit romain et germanique (Charmont et Chausse, op. cit. , p. 155-156. 

  61. ?_Leviathan or the Matter, Forme and Power of a Common Wealth Ecclesiasticall and Civil 

  62. ?composé de 1665 à 1670, publié anonymement, trad. Appuhn, Paris, Garnier, 1965 (Garnier-Flammarion). 

  63. ?Sur le caractère fondationnel de la pensée de Hobbes dans la formation de la théorie moderne de la loi : Léo Strauss, Droit naturel et histoire, Paris, Plon, 1954, spéc. p. 180-215. 

  64. ?T. Todorov, Symbolisme et interprétation, p. 125-131. - Ch. Appuhn, Notice précédant le Traité théologico-politique, p. 8. - Sur la critique spinoziste : S. Zac, Spinoza et l\'interprétation de l\'Ecriture, Paris, P.U.F., 1965, spéc. ch. II. 

  65. ?Paris, Verdier, 1979 (traduction de Munk). 

  66. ?Voyez spéc. le chapitre VII du Traité (p. 135-158) où Spinoza expose sa théorie de l\'interprétation. 

  67. ?Nous appelons \"herméneutique comparée\" la comparaison des théories de l\'interprétation dans les différentes sciences et de leurs fondements épistémologiques. L\'herméneutique comparée doit être distinguée de l\'herméneutique générale qui s\'intéresse aux éléments communs à toutes les herméneutiques spéciales et aux bases inhérentes au mécanisme de la compréhension (sur l\'herméneutique générale : Schleiermacher, Herméneutique, spéc. p. 109-110 et 113. - E. Betti, _Theoria generale della interpretatione 

  68. ?Sur le concept voisin mais beaucoup plus large de \"socle épistémologique\" ou \"épistémé\" : Foucault, Les mots et les choses, p. 89-91. 

  69. ?A rapprocher du \"sujet\" en philosophie, du \"moi\" en psychologie, de l\'\"individu\" en politique. 

  70. ?Voy. Léviathan, p. 163 et note 12 du traducteur et p. 405 et note 14 du traducteur. \"Author\", dans son sens juridique, indique chez Hobbes la représentation. 

  71. ?R. Barthes, \"La mort de l\'auteur\" (Manteia,1967), in _Le bruissement de la la langue 

  72. ?Décret du 19 juillet 1793 \"relatif au droit de propriété des auteurs d\'écrits en tout genre, (...)\". Voyez le rapport éloquent de Lakanal à la Convention : \"De toutes les propriétés, la moins susceptible de contestation, c\'est sans contredit celle des productions du génie (...) Le comité propose des dispositions qui doivent former la déclaration des droits du génie\". 

  73. ?Barthes, \"Ecrire sur la lecture\", in Le bruissement de la langue, p. 34. - A cet égard, le célèbre \"Madame Bovary, c\'est moi!\" de Flaubert manifeste sans doute autant une revendication qu\'une confession. 

  74. ?Position d\'un courant important de l\'herméneutique biblique ou antique traditionnelle, notamment d\'inspiration hermétique ou cabalistique. 

  75. ?\"La méthode de l\'histoire littéraire\" de Lanson illustre parfaitement tous ses points (p. 32-56). - Pour une critique : Gadamer, Vérité et Méthode, p. 122-130 et p. 141 et s. - Barthes, \"La mort de l\'auteur\", spéc. p. 61-62. - Warren et Wellek, La théorie littéraire, p. 100 et s. - Pour une synthèse fort claire des principes du positivisme : L. Kolakowski, La philosophie positiviste, Paris, Denoël, spéc. p. 11-19. 

  76. ?\"La mort de l\'auteur\", p. 64. 

  77. ?En ce sens : P. Ricoeur, Du texte à l\'action (Essais d\'herménetique II), Paris, Seuil, 1986, p. 79 et 81. - Lanson baptise son enseignement : \"histoire littéraire\". - Schleiermacher : \"Toute étude approfondie est historique et commence par le début\" (Herm. gén., p. 77). - Sur l\'apparition de l\'histoire au XIX siècle : M. Foucault, _Les Mots et les choses 

  78. ?Pour une critique très dure de l\'historicisme, opposé au raisonnement juridique comme modèle herméneutique : Gadamer, Vérité et Méthode, spéc. p. 166-184 (307-323 de la 2ème éd. allemande) et la préface à la seconde édition. 

  79. ?Par contre, la libre recherche conserve et même renforce la conception du sens comme fait positif, scientifiquement accessible mais elle remplace le fait historique psychologique par un fait sociologique évolutif. 

  80. ?Non seulement le législateur en droit mais aussi en littérature le \"genre\" ou l\'\"esprit d\'une époque\" (Schleiermacher, Herm. gén., p. 87). 

  81. ?Sur la dérive psychologiste de la philologie : Ricoeur, Du texte à l\'action, p. 80-87. - Comp. M. Foucault qui estime, à l\'inverse, que l\'attribution du texte à un individu \"n\'est que la projection, dans des termes toujours plus ou moins psychologisants du traitement que l\'on fait subir au texte ...\" (\"Qu\'est-ce qu\'un auteur?\", p. 85). 

  82. ?G. Frege, _Les fondements de l\'arithmétique 

  83. ?R. Jakobson, \"Linguistique et poétique\", in Essais de linguistique générale, Paris, Ed. de Minuit, p. 209-248. 

  84. ?T. Todorov, Théories du symbole, Paris, Seuil, 1977, col. \"Points\", ch IV à VI, spéc. p. 182 à 196. 

  85. ?Paul Ricoeur : \"L\'herméneutique ne pouvait ajouter au kantisme sans recueillir de la philosophie romantique sa conviction la plus fondamentale, à savoir que l\'esprit est l\'inconscient créateur au travail dans des individualités géniales\" (Du texte à l\'action, p. 79). - Gadamer, _Vérité et Méthode 

  86. ?\"Le recours aux travaux préparatoires et la volonté du législateur\", in _L\'interprétation en droit - approche pluridisciplinaire 

  87. ?Zachariae, 2ème éd., I, § 40 p. 32-33 et Aubry et Rau, 5ème éd., I, § 40, p. 193. - Baudry-Lacantinerie, I, § 101, p. 52. - Laurent, Principes, I, § 273, p. 346-347. - V. également van de Kerchove, op. cit., p. 35. - Ph. Gérard fait remarquer, dans le même esprit, que la Cour de cassation belge, qui reçoit la doctrine du sens clair et interdit en conséquence le recours aux travaux préparatoires lorsque la disposition légale n\'est pas obscure ou ambigüe, autorise cependant exceptionnellement leur consultation dans le seul but de confirmer le sens qui se dégage clairement du texte (loc. cit. et les références citées). 

  88. ?Comme le note P. Ricoeur au sujet de Schleiermacher, cette conception naît de la rencontre d\'une préoccupation critique de lutte contre la mécompréhension et de l\'ambition romantique de mieux comprendre un auteur qu\'il ne s\'est compris lui-même. 

  89. ?R. Barthes, \"Ecrire sur la lecture\", in Le bruissement de la langue, p. 34. - M. Foucault, \"Qu\'est-ce qu\'un auteur?\", p. 84 à propos de la tradition médiévale. - En droit, très en détail : Ph. Gérard, \"Le recours aux travaux préparatoires et la volonté du législateur\", p. 61, 65-66 et surtout 68-71. 

  90. ?\"Le pouvoir législatif, placé au dessus des lois, ne peut abdiquer son autorité souveraine\" (Boileux, op. cit., p. 31). 

  91. ?J. Velu, _Droit public, I. Le statut des gouvernants 

  92. ?M. Couderc, \"Les travaux préparatoires de la loi ou la remontée des enfers\", D., 1975, Chr., p. 249-256, spéc. p. 251. Couderc évoque aussi le symbole très fort de \"la mort du père\". 

  93. ?Roland Barthes, \"La mort de l\'auteur\" (1967), in Le bruissement de la langue, p. 61-67. - V. aussi dans le même recueil : \"Ecrire sur la lecture\" (1970), p. 33-36. - \"De l\'oeuvre au texte\" (1971), p. 69-77. 

  94. ?_L\'archéologie du savoir 

  95. ?\"Mon corps, ce papier, ce feu\" in Folie et Déraison. Histoire de la folie à l\'âge classique, Paris, Plon, 1961, appendice II, p. 583-603, spéc. p. 602. - Sur l\'intéressante controverse qui se noue entre Foucault et Derrida autour de l\'interprétation d\'un texte de Descartes et ses enjeux philosophiques : G. Haarscher, La raison du plus fort, Liège, P. Margada éd., spéc. 93 à 111 et 157 à 164. 

  96. ?Foucault, \"Qu\'est-ce qu\'un auteur?\", p. 95. 

  97. ?M. Foucault, \"Qu\'est-ce qu\'un auteur?\", p. 83 et 87-88. - E. Benveniste, \"Les formes de l\'énonciation\", in Problèmes de linguistique générale II, Paris, Gallimard, 1974, p. 79-88. - J. Lacan, \"La science et la vérité\" (1966), in Ecrits, Paris, Seuil, 1971, col. \"Points\", t. II, p. 219-244, spéc. début. - R. Barthes, \"Ecrire, verbe intransitif?\" (1966), in _Le bruissement de la langue 

  98. ?M. Proust, Contre Sainte Beuve [et autres textes\ 

  99. ?\"L\'interprétation des lois d\'après les travaux préparatoires\", D.H., 1935, Chron., p. 77-80, spéc. p. 79. 

  100. ?\"Eloge de l\'exégèse\", Droits, 1985, p. 118. 

  101. ?A. Desrayaud, \"Ecole de l\'Exégèse et interprétations doctrinales de l\'article 1137 du Code civil\" et Kanayama, \"Les civilistes français et le droit naturel au XIX siècle. A propos de la prescription\", précitées. 

  102. ? Sur les liens étroits entre théorie de l\'interprétation et conception globale du droit : R. Dworkin, Law\'s Empire, spéc. p. 90, 101, 112-3, 460 (trad. fr. p. 103, 114, 126-7, 446). - V. aussi X. Dieux, \"L\'application de la loi par référence à ses objectifs. Esquisses de la raison finaliste en droit privé\", J.T., 1991, p. 201-207, spéc. 202. - \"L\'expression \"vision du droit\" est forgée par nous sur le modèle du concept de \"vision du monde\" (défini notamment par L. Goldmann, _le dieu caché 

  103. ?Par ex. J.-L. Bergel, _Théorie générale du droit 

  104. ?Avis du procureur général Leclercq avant Cass., 26 janvier 1928, Pas., 1928, I, 63. - H. de Page, Traité élémentaire de droit civil, vol. I, n. 214 A. 

  105. ?R. Barthes, \"Le style et son image\", in Le bruissement de la langue, p. 150. 

  106. ?Sur le concept de \"texte\" : R. Barthes, \"De l\'oeuvre au texte\", in _Le bruissement de la langue 

  107. ?Comp. avec l\'allégorie de la chain novel chez Dworkin, op. cit., p. 228-232 (trad. fr., p. 250-254). 

  108. ?Dans le même sens : M. Stamatis, \"La concrétisation pragmatique des normes juridiques\", Revue interdisciplinaire d\'études juridiques, 1993-31, p. 1-23, spéc. p. 16. - Pour une description de ce tournant philosophique : J.M. Ferry, _Philosophie de la communication, 1. De l\'antinomie de la vérité à la fondation ultime de la raison 

  109. ?Eco___________ 

Citer ce travail

« Philologie et exégèse : un cas d'herméneutique comparée », R.I.E.J., 1994, n° 33, pp. 59-83.
@article{frydman_1994_exegese_philologie_cas_hermeneutique,
  author = {Frydman, Benoit},
  title = {Exégèse et Philologie : Un cas d'herméneutique comparée},
  journal = {Revue interdisciplinaire d'études juridiques},
  year = {1994},
  volume = {1994.33},
  pages = {59--83},
  doi = {10.3917/riej.033.0059}
}
TY  - JOUR
AU  - Frydman, Benoit
TI  - Exégèse et Philologie : Un cas d'herméneutique comparée
JO  - Revue interdisciplinaire d'études juridiques
PY  - 1994
VL  - 1994.33
SP  - 59
EP  - 83
DO  - 10.3917/riej.033.0059
ER  -

Cliquez sur un format pour le copier dans le presse-papiers.

Partager ce travail

Cette édition numérique reproduit le texte de « Philologie et exégèse : un cas d'herméneutique comparée », R.I.E.J., 1994, n° 33, pp. 59-83. Seule la version publiée fait foi. La mise en page de cette édition en ligne a été générée automatiquement à partir du texte source et peut comporter des écarts mineurs par rapport à l'original imprimé.

https://benoitfrydman.com/fr/article-de-revue/1994-exegese-et-philologie-un-cas-d-hermeneutique-comparee/